Devant ton écran

Fantasia chez les ploucs (The Precursors)

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Cadet de l’espace, on pense prestige,  voyages interplanétaires,  plan retraite sur une Lune paradisiaque… A peine entré à l’académie, je me voyais Shepard ou Master Chief, j’étais un jeddaaye. Mais il faut bien le dire, une fois le tutoriel aussi violet que virtuel passé, on a beau sortir en tête de sa promo, on en bave. Je débarque sur Goldin, tu parles du rêve : astroport de troisième classe, un désert venteux, des locaux qui parlent moitié russe moitié anglais, la Tatooine du pauvre. Et je te raconte pas les supérieurs. « Ah ah j’ai bien connu ton père que me fait le commandant, maintenant va me chercher un paquet d’épices sur la lune d’à côté, et ne traîne pas en route les chiens sauvages ont du mordant là-bas ».

Le bon côté de ce genre d’avant-postes arriérés, c’est qu’on n’est pas trop regardant sur la discipline. Je commence ma carrière en déambulant dans les rues poudreuses de la ville. Assez vite, je saisis deux ou trois combines, je bricole dans l’effraction de containers pour améliorer l’ordinaire, et je me renseigne dans les débits de boisson locaux. Vodka à gogo et pionniers d’opérette bien spaces, complètement biturés. Ici, la veuve en devenir me demande de ramener son poivrot de mari à la maison : il me suit titubant, je suis le preux chevalier du dégrisement. Ailleurs, j’écoute les mineurs se plaindre des conditions de travail, les chasseurs se vanter de leurs prises, les robots mendier leur pitance. Ca braconne pas mal dans le coin, je suis jeune et entreprenant, pourquoi ne pas tenter ma chance ? Un bon samaritain me refile rigolard un vieux buggy dont il n’a plus l’usage, et me voici ratonnant dans le désert.

Déjà c’est pas bien héroïque en soi, mais plus ça va, plus je me sens piteux.  Je sais pas bien comment j’ai fait pour obtenir le tableau d’honneur durant mes classes, parce que je me sens un peu gourd tout de même. J’ai la tremblote, je tire à côté, je dégomme les piafs façon fantasia. Cette manie aussi qu’ont les gorilles à poils ras du désert de se déplacer par grandes saccades latérales, ça n’aide pas. Ou alors ça doit être l’atmosphère de la planète, qui plaque un peu partout comme un filtre légèrement granuleux. J’ai beau changer d’arme, modifier mon fusil à piston, je suis loin de faire mouche à tous les coups. Par contre les guêpes du désert ne me lâchent pas, nuée de petites crevures corrosives. On est loin de la partie de plaisir, il faudra que j’en touche un mot au syndicat d’initiative.

Et puis ce buggy, je me demande si ce n’est pas plus une malédiction qu’autre chose. Déjà que la direction assistée me fout la gerbe, mais c’est que c’est fragile ces espèces de scarabées de métal à demi-rouillés. Un rebond malvenu, un cactus embouti, deux ou trois bandits écrabouillés et ça ne tient plus la piste. Par chance, au beau milieu de ce fichu désert, il y a un énorme caravansérail-station-service, tenu par une bande d’allumés, le genre mormons de l’espace qui passent leur pause déjeuner à retourner le désert avec une pelle, à la recherche talismans crées par une espèce d’êtres supérieurs. Tout juste s’il ne me tendent pas une brochure en me parlant de mes ancêtres. Mais y’a pas, ils s’y entendent pour nettoyer un carbu. Et surtout pour me vidanger le portefeuille. Je vous fais le plein ? Un petit coup pour retaper la carrosserie ? 350 cromuls. Une roue de secours ? Prix d’ami. Et des balles ? Il vous faut des balles ?

Au bout de quelques jours à crapahuter dans la chaleur sous les rafales et les coups de soleil, j’ai bien rempli le coffre de mon tacot de tout un tas de débris et de morceaux plus ou moins comestibles, j’ai vendu des poires à une villageoise gourmande, j’ai rencontré une confrérie d’adorateurs de Rubik’s cube géant, j’ai échangé de l’eau minérale contre de la liqueur de champis, mais je suis toujours aussi fauché.

Alors bien sûr, je suis plus riche d’expériences. J’ai pu cocher quelques compétences dans ma brochure d’auto-évaluation du cadet de l’espace : trimballer 10 kg au dessus du paquetage recommandé sous un cagnard monumental, courir pour ma vie, encaisser la gnôle locale et même caresser les autochtones dans le sens du poil, en les flattant sur le lustre de leurs bovidés artiodactyles. Riche d’images aussi, parce qu’à côté des montagnes de dix mètres de haut et des tas de caisses de l’astroport, il y a cette lumière du désert, cette immensité au dessus de laquelle bée au petit matin une lune géante, ces oasis au loin. Il y a les cours et les ruelles pelées où des rastas me racontent leurs illuminations, et puis la cathédrale bédouine-orthodoxe avec son grand pope, ses convertis de fraîche date et ses robots policiers. Et puis là-haut, il reste un univers à explorer.

Reste à repartir sur les rails, à obéir au chef qui m’ordonne de vider le désert de ses bandits en attendant de pouvoir m’arracher de ce trou. Il me faut un vaisseau.

NB : sorti en russe fin 2009, The Precursors est disponible en version anglaise via Gamersgate ou Beamdog. Il est aussi disponible pour une modique somme sur Yuplay, mais il va falloir patcher si tu ne maîtrises pas la langue de Bakounine. The Precursors est un surprenant mélange de maladresse, de Mass Effect et de Stalker, par Deep Shadows, les développeurs ukrainiens du légendairement buggé et totalement prométhéen Boiling Point. D’une ambition tout aussi démiurgique que son prédécesseur, The Precursors tourne correctement, et propose de nombreuses facettes, comme six planètes différentes et des phases en vaisseau spatial, que je n’ai pas encore eu le temps d’explorer.

Written by Martin Lefebvre

2 avril 2011 à 22:05

5 Réponses

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  1. Ca sent le bon voyage cosmique, need

    larevuedekaelis

    3 avril 2011 at 00:45

    • Attention, c’est tout de même incroyablement fauché ! Chez Deep Shadow ils sont ambitieux mais on dirait qu’ils n’ont qu’un programmeur qui a l’air d’être un peu débordé par les 356 systèmes de jeu qu’il doit implémenter pendant ses heures sup’.

      La version anglaise est à 30 $ en download, c’est un peu cher. J’ai pu l’avoir en promo sur Beamdog (qui propose d’ailleurs une version mieux patché que celle de Gamersgate) autour de 6 $, ce qui est déjà une meilleure affaire, alors autant attendre. Ou bien essayer de l’acheter en russe pour pas cher et d’appliquer un patch anglais.

      Déjà l’acheter c’est tout un voyage. ^^

      Martin Lefebvre

      3 avril 2011 at 07:39

  2. Oh ça peut aller 6 dollars, de toute façon un RPG c’est loooooooong ça se rentabilisera bien mieux qu’un CoD-like.

    Après dès que je vois un post qui fait mention de Mass Effect forcément j’accroche, même si c’est la version quartier défavorisé comme tu sembles le dire. Mais je ne sais pas, je trouve qu’il y a certains jeux où le fait de se battre contre le jeu même participe grandement à l’expérience vidéoludique en elle-même. Par exemple les combats des premiers Silent Hill faut faire preuve d’une bonne dose d’abnégation par fanatisme pour pas enrager à chaque coup de latte.

    Donc bon comme tu dépeins un univers qui semble attachant ça peut permettre de passer outre les carences de programmation.

    larevuedekaelis

    3 avril 2011 at 11:22

  3. Formidable texte, ça donne envie! Chapeau.

    « Artiodactyle ». J’en apprends tous les jours🙂

    Numerimaniac

    3 avril 2011 at 23:37

  4. C’est que ce blog se consacre à l’édification de la jeunesse, et que j’ai procédé à de vives recherches dans les plus grandes bibliothèques du monde (comme Wikipédia hum).

    Martin Lefebvre

    4 avril 2011 at 09:39


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