Devant ton écran

Après-midi de chien à Okinawa (Yakuza 3)

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Okinawa, noyade de soleil, le blanc écrasant des plages, le couvercle bleu du ciel. Je suis trop jeune encore pour jouer les vieux singes kitaniens qui retombent en enfance au plus grand plaisir des Kikujiro : pas facile d’assumer sa paternité au jour le jour. Alors se retrouver avec neuf orphelins sur les bras, je vous raconte pas. Il y a des jours où les envies d’ailleurs me démangent trop pour que j’y résiste bien longtemps. Un chien fou ne se range jamais tout à fait. Je sais bien que je devrais parler à Shiro qui est fuyant depuis quelques jours… Une peine de cœur sans doute, ou alors une mauvaise note… Ca attendra. Trop besoin d’air, je longe la plage jusqu’au monorail, et je m’en vais en ville.

C’est pas parce que je suis rangé, et qu’on m’a émasculé en version européenne, que je ne suis plus un affranchi. Ex-yakuza, ça tient de l’oxymore. Je reste un chien enragé, à peine assagi par l’âge. A moins que vous ne trouviez un moyen d’effacer les souvenirs et le tatouage qui me colle au dos. Je dois avoir une aura : j’attire les embrouilles. D’abord je sauve un caniche enlevé par l’amant jaloux de sa maîtresse. Me demandez pas. Un caïd du coin de rue, genre peroxydé et boutonneux, me cherche des noises. J’ai beau lui expliquer, il ne comprend qu’après que je lui ai claqué la tronche contre le mur. En voyant ses deux compères faisant tapis sur la chaussée, il réalise à qui il a affaire, il bée et m’offre 1000 yens. Ca fera l’affaire. Une petite affaire, la liasse de billets avec laquelle j’ai débuté la partie me brûle les poches. Je traverse le boulevard. Le centre est petit, écrasé de chaleur comme partout ici.  Naha joue à la grande ville avec ses vitrines tatouées d’idéogrammes qui dansent au Soleil.

Pas encore assez gaga pour les jeux de plage façon Sonatine

L’Aquasky est le seul rade ouvert à cette heure brûlante. La clim’ est glacée, du verre et du béton, c’est trop propre  pour être honnête. D’ailleurs c’est un repère pour les escrocs au billard, et le patron a une combine avec les fléchettes. Au bar, on m’offre la carte des whiskies. On n’abreuve pas les types de mon genre à l’eau douce. Je commande la bouteille la plus chère, évidemment, c’est comme ça qu’on m’a appris qu’un bonhomme se comporte, à Tokyo. Glenfiddich 30 ans d’âge, breuvage de pacha. Une grosse poignée de billets et un sourire en coin pour le barman. Le bar prend la texture ronde et moelleuse du Single Malt. La bouteille disparaît, je sors : sur ma gauche une petite icône indique que je suis bien. Il fait trente-cinq degrés à l’ombre, les merdes vont pleuvoir.

Un gominé me gueule dessus parce que je pue l’alcool. Je le ratatine. Trois escrocs en costard essayent de me faire le coup de la bousculade. L’un d’eux se plaint : je l’aurais blessé. Je lui démontre ce qu’est une vraie blessure, leçon qui me rapporte une liasse de billets et un paquet d’XP. Quatre petites frappes m’entourent. Je pense qu’ils m’ont pris pour un touriste. L’erreur est humaine, comme la douleur d’ailleurs. Je leur fait une visite guidée du trottoir, je leur offre un vélo de location en travers de la tronche, je les emmène vers les étoiles.

…..

J’ai tout de même pris quelques gnons dans la bagarre. Il commence à faire faim, et je suis au marché couvert, espérant qu’un peu d’ombre me rendra les idées claires. Les étals colorés me rappellent que je ne suis presque plus au Japon, mais dans une espèce de Chine méditerranéenne, épicée, délavée de lumière. Je me bâffre de nouilles locales, 450 yens, 37 XP. Je repars d’un pas hasardeux, d’un souffle malté je fais s’évanouir un gang de punks des rues qui me prenaient pour leur assistante sociale. Petite ruelle que je ne jurerais pas être capable de retrouver. Un vieux bonhomme me hèle. Il m’a reconnu, je suis un joueur qui n’a pas froid aux yeux. Je me demande s’il ne va pas me parler de films de samouraï et me proposer des rencontres très bushido, mais il m’introduit dans une salle de jeu obscure, sortie d’un jidaigeki des années 50 : tatamis et lambris, joueurs affairés. J’achète pour 5000 yens de jetons, que je perds aussi sec dans une partie de dès avant d’avoir compris les règles. Banzaï.

Une fois à l’air libre — qu’il fait chaud, même le thé glacé à 300 yens n’y fait rien — je casse encore un ou deux crânes, je brise une paire de phalanges, et je suis prêt à rentrer. Un détour par la pharmacie pour acheter un remède à la gueule de bois qui me guette.  Face au monorail (nous les Japonais, nous sommes tellement futuristes), j’avise un prêteur sur gage. Il a du matériel de première classe : ceinture magique en peau de tigre, batte de baseball renforcée, breloque de protection… J’achète un talisman supposé me garantir des balles. J’ai la tête solide, mais sait-on jamais.

Même la nuit est bleue par ici…

La tronche de travers, je compte les écorchures. L’apprenti yakuza que j’ai gifflé jusqu’à ce qu’il devienne rouge cerise m’a usé les jointures. Je me sens à la fois léger et un peu trop vieux pour ces conneries. A la maison je retrouve Shiro, que je finis, après une petite enquête, par faire parler : il se fait taper à l’école par un petit caïd. Les gosses de nos jours. Il va falloir que je règle ça. A Okinawa ça veut sans doute dire que je vais devoir jouer au golf avec un conseiller municipal dans le cadre sublime d’un club privé. Le ciel bleu c’est pas une vie pour les chiens des rues dans mon genre.

Written by Martin Lefebvre

27 janvier 2011 à 19:25

Publié dans Divagations

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10 Réponses

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  1. Joli récit, ça me donnerait presque envie de tenter le jeu🙂

    Sachka

    27 janvier 2011 at 22:00

  2. Salut,

    Bon je sens que ça va être mal pris et pardon d’avance si c’est maladroit. Mais j’ai l’impression que l’exercice qui est réalisé ici sur Yakusa 3 est une figure autorisée voire imposée dans le domaine du jeu video. Ce que je me suis toujours demandé, c’est quel était le but recherché avec ce genre d’article ?
    Attention, je ne cherche pas a sous-entendre qu’il n’y a rien la dedans, sinon je comparerais direct avec le sublissime test de Flower de Chieze et l’insulte serait dite. Non, on en est pas la. Ne serait-ce que pour le style, mais n’étant pas un expert je me contenterais de dire que ce que je viens de lire m’informe sur au moins une chose, et c’est donc infiniment plus que JC, dans Yakusa 3 il se passe des choses.

    Alors j’apprécie beaucoup que le test videoludique se veuille littéraire (sans doute la raison principale pour laquelle je n’en produit pas moi-meme – division du travail, tout ça) mais enfin, on dit si peu sur le jeu a première vue que cela pourrait sembler simplement faux, non ?

    Steph

    29 janvier 2011 at 20:09

  3. C’est pas une critique, c’est une « divagation ».😉 Quand j’ai écrit le texte j’avais joué 2-3 heures au jeu à tout péter, pas assez pour le critiquer… Je reviendrai peut-être dessus si l’occasion se présente. Mais peut-être pas.

    Pour tout dire, même si j’ai écrit quelques papiers de ce type, des récits de partie, à la limite de l’AAR et de la fan fiction, c’est un genre que j’aime pas trop en général… Ca m’énerve souvent chez les autres, y compris chez des gens que j’estime beaucoup.

    Mais les contradictions faisant partie du charme de l’existence, je me suis permis ce petit récit à propos de Yakuza 3. C’est venu un peu tout seul en y jouant, je suis allé me balader en ville et il m’est arrivé des histoires, une après-midi à peu près comme je la raconte. Ca me paraissait aller de soi de le raconter parce qu’au moment où je jouais je me disais que ça ferait une belle histoire que j’avais envie de partager.

    Ce que ça dit de Yakuza 3 c’est sans doute que si tu te laisses porter par le jeu tu peux te raconter ce genre d’histoires. D’ailleurs je pense que c’est comme ça qu’il faut y jouer pour profiter de l’atmosphère et de la relative ouverture de la narration.

    Si ça t’amuse tu peux considérer ça comme du New Games Journalism, mais en fait c’est juste un texte qui raconte en l’enjolivant à peine une petite session de jeu sur Yakuza 3.

    Tu veux apprendre autre chose sur le jeu ? A Okinawa, il y a un marché couvert rempli de poissonniers, où comme partout dans l’univers de Yakuza, tu vas te bastonner avec une myriade de petites gouapes. Tu peux — je te recommande d’essayer si tu as le jeu entre les mains — te saisir d’un gigantesque thon pour estourbir les vilains voyous. Ca me paraît un élément essentiel à l’appréhension critique de l’oeuvre.

    Martin Lefebvre

    30 janvier 2011 at 13:04

  4. Arf, la dernière ligne. C’est de bonne guerre, et j’avoue, encore, la maladresse qu’il y a à demander la justification de ce genre de papier. La discussion était mal engagée.

    Ceci dit, ce petit récit m’a donné envie de m’y essayer. Surtout le coup du thon😉

    Steph

    30 janvier 2011 at 15:36

  5. « Ca m’énerve souvent chez les autres, y compris chez des gens que j’estime beaucoup. »

    Han! Et tu m’estimes ou pas? Non parce que ta partie Divagations se rapprochent un peu de ma partie A cœur ouvert…

    Moi je suis pour ce genre de texte (même si je n’aime pas la fan-fic, je fais quelque chose de différent) parce que le jeu vidéo, c’est du ressenti, et on aime bien le partager comme on aime bien lire ou entendre parler quelqu’un à propos d’un jeu. Il n’y a pas que la critique dans la vie.

    Numerimaniac

    31 janvier 2011 at 07:22

  6. T’écris tout de même pas mal Numi, donc ça aide. J’ai bien aimé tes « A Coeur ouvert » sur Mass Effect ou Minecraft. D’autres un peu moins.

    Le risque avec ce genre de papiers, et je ne m’exclue pas du lot, c’est que c’est souvent un peu complaisant. Enfin de temps en temps c’est tout de même une bonne manière de parler des jeux.

    Martin Lefebvre

    31 janvier 2011 at 09:20

  7. L’interactivité dans une narration ce n’est pas appuyer sur des boutons, c’est anticiper l’histoire, imaginer des à-côtés, des hypothèses, c’est remettre dans un contexte personnel, privilégier des voies plutôt que d’autres… C’est à mon avis cette expérience de narration interactive qui est possible avec le JV et qui est intéressante à décrire. C’est une forme de « critique » quand c’est bien fait, et ça n’a rien à voir en effet avec l’auto-mise en scène de la plupart des AAR, qui n’ont d’intérêt que pour le(s) joueur(s) impliqué(s) dans la partie.
    cf http://tinyurl.com/4mnf4by

    Sachka

    31 janvier 2011 at 22:02

  8. une bien belle présentation !
    en ce qui me concerne, et sans avoir été gêné comme certains par le côté papa-vacance, j’ai quand même regretté le cruel manque de renouvellement de la série et surtout l’ambiance nocture un peu cyberpunk du premier épisode. je recommanderai d’abord cet opus à ceux qui découvrent la série et qui n’ont pas de ps2 (surtout que les combats ont perdu leur challenge)

    delet

    24 février 2011 at 20:54

  9. […] et Salomon, voilà qui explique peut-être la vive satisfaction que m’a récemment apportée Yakuza 3. Le héros, Kazuma Kiryu, orphelin devenu figure paternelle, est un complet surhomme, qui apporte […]

  10. […] l’espace. Il suffit pour s’en convaincre de comparer le décor de L.A. Noire à l’Okinawa de Yakuza 3. Contre la ville-plan déliée, au tissu si lâche qu’on flotte dedans, le petit concentré […]


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