Devant ton écran

Manifeste du surréalisme (Deadly Premonition)

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Tu sais, Zach, je pense que c’est important d’exprimer son amour. Son amour des gens dont on est proches, des lieux qui nous ont touchés, des animaux qu’on a rencontrés, les lapins et les chiens notamment,  et même des jeux, pourquoi pas, Zach ? Parce que l’amour, c’est encore la meilleure façon de se créer une communauté d’esprit, une sorte de famille. Je sais que tu aimes beaucoup David Lynch, le grand réalisateur surréaliste américain, et aussi les jeux de Suda 51, tout de même, c’est quelque chose… Tu te souviens de Michigan qui date de 2004, sur Playstation 2 ? En fait le directeur n’est pas Suda mais Akira Ueda, enfin ce n’est pas important… Ce qui est important c’est qu’il est fauché, mais ambitieux, et plein d’amour à sa manière, non Zach ? Deadly Premonition, c’est encore autre chose, c’est ton cousin en quelque sorte, il a quelques tics, il s’exprime de manière un peu étrange, il a une drôle de démarche, c’est vrai, mais il est de la famille. Tu devrais l’acheter, si tu penses que c’est ce qu’il te faut on passera à l’épicerie après, mais allons rouler un peu dans les bois.

Alors oui, on va commencer par se débarrasser des critiques. C’est important de critiquer même ceux qu’on aime, pas vrai, Zach ? Je ne dis pas ça parce que tu as fini les donuts, je le pense vraiment. En tout cas il ne faut pas que les reproches obscurcissent notre regard, il faut continuer à y voir clair. Bon. Deadly Premonition ressemble à un jeu Dreamcast, sans le blue sky. Les personnages bougent comme des pantins désarticulés, les textures bavent et vont jusqu’à te cracher à la gueule Zach. Ca n’empêche pas le jeu d’avoir du caractère, et c’est le principal, non ? Les contrôles sont mal fichus, surtout durant les phases de combat qui ressemblent à un Resident Evil du sous-prolétaire. Il y a même de crispants QTE ! A moins que le pire ce soit quand on est au volant : les voitures ont un rayon de braquage digne du Titanic, et la carte est pire qu’inutile. Et pourtant tu t’amuses dans les rues de Greenvale, comme rarement.

C’est parce que tu es dans le costard d’un des personnages principaux les plus chtarbés et charismatiques de l’histoire du jeu vidéo : Francis York Morgan, agent du FBI complètement cramé, médium, fumant comme un pompier, voyeur, ancien punk-rocker, amateur de films de genre des années 80, d’aphorismes déroutants et de café au lait, scarifié, charmant et asocial… Notre héros arrive dans la petite ville du nord-ouest américain pour enquêter sur le meurtre d’une jeune femme et goûter le café local. Si on se refuse à l’avouer publiquement chez Access Games, Deadly Premonition emprunte beaucoup à Twin Peaks, au point que tu pourrais parler  d’une libre et officieuse  adapation , si Swery, le réalisateur, n’apportait sa propre folie typiquement nipponne à l’Americana lynchienne. Pour autant, tu apprécieras les multiples références à l’auteur de Mulholland Drive, depuis les thèmes jazzy jusqu’aux conversations sur le goût des beignets, et puis de toi à moi, Zach, c’est plutôt plaisant d’avoir à sa droite le sosie de Naomi Watts en cosplay de policière quand tu te balades sur les routes forestières…

Oui, mais en pratique ? Comment ça se joue ? Le scénario enchaîne les ruptures de ton, tantôt comique, tantôt plus sérieux, alternant entre le surnaturel le plus délirant et le quotidien le plus terre à terre, l’unité étant malgré tout assuré par le style surréaliste. Ludiquement, il en va de même, et on passe plus ou moins joyeusement des donjons avec des zombies stupides, à la conduite, de l’exploration des sous-bois, à  la discussion dadaïste avec la tenancière de la station service : on pense à un mélange désordonné et fauché de Biohazard (les combats), Metal Gear Solid (l’attention maniaque aux détails les plus absurdes), Shenmue (le monde ouvert et ses habitants), Persona 4 (la petite ville, la pluie…). C’est l’aspect narratif du jeu, les conversations et les observations de York, qui en font tout le prix. Un peu à la manière de l’agent Dale Cooper incarné par Kyle Mc Lachlan, le policier enquête finalement autant sur les mœurs et les âmes des habitants que sur le crime en lui-même, l’investigateur est un confesseur qui surprend des tranches de vie : le shérif faisant sa musculation dans son bureau, les aveux nostalgiques de l’hôtelière, le goût des sandwichs…

Pour autant, Deadly Premonition n’est pas qu’une longue cinématique délirante entrecoupée de phases de gameplay irritantes. Ce n’est pas non plus, comme semble le sous-entendre une partie de la critique, un magnifique ratage. C’est au contraire, avec tous ses défauts, et peut-être parce que le budget réduit a obligé Swery et son équipe à déployer des trésors d’imagination, un excellent jeu vidéo, qui n’abdique aucune ambition et ne craint pas la prise de risque, contrairement à son plus riche pendant Alan Wake.

 

Si explorer Greenvale est si fascinant, c’est parce que le développeur manie avec beaucoup d’intelligence les mécanismes du monde ouvert : plusieurs dizaines de personnages tous plus marquants les uns que les autres peuplent la petite ville, ils prennent leur voiture pour aller travailler, vont boire un coup le soir, rentrent dans leur maison au décor unique… Ce voyeur de York peut les suivre et même les espionner par leur fenêtre, leur soutirer des renseignements, et au fil du jeu s’attacher à eux, se sentir concerné par leurs problèmes, partager leur folie… Cinquante quêtes secondaires, parfois plutôt développées, te récompensent de tes efforts, Zach, avec des armes aux munitions infinies ou des cartes à collectionner. Tu regretteras d’ailleurs que le jeu n’ait pas cherché sur 360 à mieux exploiter les succès, il y avait matière… Par contre le sens du détail tout kojimien donne au jeu un charme monstre : York doit se raser s’il ne veut pas voir pousser sa barbe, et faute de faire laver ses costumes il sera suivi par une nuée de mouches. Tout cela est suffisamment périphérique pour ne pas te pénaliser Zach, mais suffisamment présent pour représenter le passage du temps… D’ailleurs un des choix les plus pertinents est d’avoir laissé l’horloge en quasi temps réel, afin de donner au joueur tout loisir d’errer à ses petites affaires. Comme le dit York « il est parfois bon de prendre son temps ».

Nous voici arrivés à l’épicerie, Zach. A cette heure-ci Lilly est de service, elle va sans doute pouvoir te vendre un nouveau costume et une copie de Deadly Premonition. C’est vraiment une expérience au goût hors du commun, oh il y a parfois du verre pilé, mais tout de même c’est un sacrément bon gâteau. Goûte-le et on en reparle, d’accord ? Je te laisse, je passerai te prendre plus tard, pour le moment je dois aller chercher des fleurs pour la mère du shérif. N’oublie pas qu’André Breton, le célèbre théoricien du surréalisme, disait que la beauté serait frénétique ou qu’elle ne serait pas. Deadly Premonition, belle frénésie d’absurde Zach, belle frénésie d’absurde…

Written by Martin Lefebvre

8 novembre 2010 à 21:29

12 Réponses

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  1. Excellent article!

    Très intrigant ce jeu, quand on fait des recherches sur internet on est frappé par les différences d’apreciations. Les notes vont de 2 à 10, certains hurlent à la bouse, d’autres au génie. Je ne suis, personnellement pas du tout rebuté par l’aspect PS2, et cela n’est pas un critère de jugement recevable selon moi…

    De mon coté tout me donne envie de m’y frotter, j’attends donc une éventuelle adaptation européenne de la version PS3 (qui, elle, n’est sortie qu’au Japon). Il parait cependant que la version Jap contiendrait une version english, donc l’import serait la solution pour les gars comme moi, sans 360…

    Bonne continuation,

    DrNoze

    12 novembre 2010 at 13:14

  2. Qu’on trouve que les défauts soient too much, je peux le comprendre… Mais de là à hurler à la bouse, franchement faut pas aimer le jeu vidéo…

    Après le satagiaire d’IGN US a pas dû finir le premier niveau…

    Là j’ai posté vite pour diffuser la bonne parole en français, mais le jeu est vraiment excellent, limite de mieux en mieux au bout de 12 heures de jeu.

    Attention à la version PS 3 qui est paraît-il pleine de bugs… Alors que sur 360 c’est moche mais à peu près solide… Après si elle sortait à l’ouest elle serait peut-être revue…

    Martin Lefebvre

    12 novembre 2010 at 19:32

  3. Apparemment la version PS3 asia n’aurait finalement pas de version english…

    DrNoze

    13 novembre 2010 at 10:50

    • Si j’ai bien compris ce sont les voix qui sont en anglais… donc on comprend à peu près l’histoire, mais tout n’est pas doublé (même si l’essentiel est parlé)

      En même temps si t’en es à te poser la question de l’import, chope toi une 360, c’est pas hors de prix et y’a tout de même quelques exclus pas dégueus…

      Martin Lefebvre

      13 novembre 2010 at 13:54

      • Bon bin ça y est j’ai la boiboite de Redmond…
        J’attends la livraison de ma copie de DP en patientant sur le très joli Limbo !

        BTW, quel serait ton top des exclus xBox?

        DrNoze

        30 novembre 2010 at 15:31

      • @Noze : ce serait plutôt une question pour un forum (http://merlanfrit.net/forum/index.php)…

        mais j’aime beaucoup Crackdown, s’il n’en fallait qu’un.

        Martin Lefebvre

        30 novembre 2010 at 20:00

      • Je te conseillerais les deux Mass Effect, j’ai beaucoup apprécié pour ma part!

        Jiack

        17 décembre 2010 at 10:50

      • Jiack, les deux Mass Effect ne sont pas exclus 360… Le premier est exclu console 360, mais il existe sur PC. Le 2 est aussi sur Play 3, non ?

        Et pour ma part je conseillerais pas ME 2.

        Martin Lefebvre

        17 décembre 2010 at 18:57

      • C’est vrai tu as raison, c’est plutôt une question pour un forum, mais merci pour le conseil Jiack.

        En tout cas pour le moment je m’enfonce profondément dans les méandres de Greenval et dans les problèmes de ses habitants, et ce jeu est de mieux en mieux et s’avère bien plus passionnant que ce que l’on imagine au début.

        Rien que pour ce jeu, je ne regrette pas mon geste fou.
        Deadly Premonition : system seller!

        Nooze

        17 décembre 2010 at 19:05

  4. […] et son horreur psychologique aux jeux de lumière terrifiants, et surtout le totalement barré Deadly Premonition. Mais à dire vrai, en sortant, il y a une dizaine de jours, de ma partie d’Alan Wake, j’étais […]

  5. […] le Suédois Markus Persson aka Notch. Plus près de nous, la récente sortie du totalement décalé Deadly Premonition a été accueillie par un silence encore plus glacial : aucun test à ce jour, pas même une […]

  6. Super article.

    Pandabold

    5 décembre 2010 at 15:52


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