Devant ton écran

Violence du réel

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Shane Fenton est un sacré loustic, qui poste sur le forum Merlanfrit avec les avatars les plus improbables ; c’est aussi un acharné, du genre à traduire et à commenter méticuleusement sur Gaming Since 198x ou Canard PC ce qui s’écrit en Allemagne à propos de la violence des jeux vidéo, ces redoutables Killerspiele qui sont bien plus strictement réglementés à Hambourg et à Baden-Baden que par chez nous. Dans son dernier papier, comme toujours bourré jusque la gorge d’informations, Shane nous explique l’apparition d’une nouvelle figure dans le débat : l’ex-joueur repenti, en la personne de Michael Wallies, apprenti docteur et Mr. Anti-killerspiele. Le gars qui passait ses journées et ses nuits sur Counterstrike, et qui maintenant nous fait la leçon, born-again stylee. On connaît le profil. Néanmoins, quand on y réfléchit un peu il y a quelque chose d’amusant à ce que notre désintoxiqué du headshot fasse médecine.

Oh, oui c’est sans doute dans un élan philanthropique que le consciencieux Herr Wallis  a choisi  le serment d’Hippocrate. Lui qui a souffert de dépendance, le voici au lit du patient, pour aider ceux qui souffrent : il sait ce que ça fait. Le storytelling est presque trop beau, on aurait envie d’envoyer un scénario à Hollywood, ou du moins aux producteurs de Derrick.

Violence de la compétition globale

Là où on rigole, c’est quand on pense aux études de médecine ; pauvre Michael, sortir de l’enfer du jeu pour ça… En Allemagne, c’est peut-être plus facile qu’en France, notez. Parce que chez nous, « Médecine », ça ressemble souvent à du bachotage sous amphet’ à ne pas dormir les premières années, puis la compétition pour les meilleurs internats, et puis en chirurgie les semaines de garde sans dormir… La rivalité, l’apprentissage par cœur. Alors oui, ce faisant les apprentis médecins acquièrent des compétences réellement utiles, pour sauver des vies comme on dit. Ils se ruinent un peu la santé comme de réels no-life, en passant. Et toute proportion gardée, c’est la même chose pour les futurs ingénieurs en prépa, pour les jeunes cadres qui veulent se faire un trou. La société encourage chez les jeunes adultes des conduites hyper compétitives, d’une grande violence psychologique. S’épanouir à plus haut niveau passe forcément par le travail et par la lutte agônistique. Pas que j’aie une solution pour se passer totalement de sélection ou d’exigence de niveau ; encore faut-il ne pas s’étonner que les jeux, notamment en réseau adoptent ces stratégies, se les approprient.

Je ressers toujours la définition du jeu par Michel de Certeau, donnée au détour d’une page de L’Ecriture de l’Histoire, parce qu’elle me paraît fondamentale pour comprendre la pratique ludique et ses implications : une pratique par laquelle « chaque société explicite, miniaturise, formalise ses stratégies les plus fondamentales et se joue ainsi elle-même sans les risques ni les responsabilités d’une histoire à faire. » Le jeu est une représentation des tactiques d’une société donnée. Qu’attendre alors d’autre qu’une exacerbation de l’individu (et encore ce serait à tempérer, il existe de réelles pratiques de sociabilisation en ligne), une violence des échanges réduit à leur pure abstraction ? C’est que la société chante ses héros : sportifs de haut niveau, acteurs mégalomanes, cost-killers, chasseurs de tête… On en viendrait presque à s’étonner qu’un jeu aussi pacifiste que Peggle puisse exister, si du moins il ne reposait pas sur des mécanismes d’accumulation totalement dans l’air du temps capitaliste.

Le bizutage, débordement ou stratégie intrinsèque ?

Pour cette histoire de tueur. En France, que je sache, il n’y a pas eu d’histoire de tueur-joueur. A peine si je me souviens d’un geek qui se prenait pour Aragorn et qui a poignardé un prof, il y a déjà pas mal d’années… A vérifier. Par contre,  « Médecine » a tué.  Je ne pense pas aux recalés suicidés, aux dépressifs, aux alcooliques : il doit y en avoir. Mais quoi, vous vous souvenez de Jean-Claude Romand, (L’Adversaire d’Emmanuel Carrère…), qui mentit pendant des années à sa famille pour ne pas avouer qu’il avait raté sa deuxième année, et qui finit par tuer cinq de ses proches ? Alors oui, la question du Mal, tout ce que vous voudrez, avec toutes les majuscules qui vous semblent bonnes… mais si c’était « Médecine », l’institution, la compétition, le regard des autres qui l’avaient fait craquer ? Brûler « Médecine » ?  Vous plaisantez ?

Oh, on reconnaît qu’il y a des failles, quand un bizutage tourne mal par exemple, mais la violence est toujours extrinsèque. Ce n’est pas la structure sociale avec sa compétition incessante, avec son esprit de corps, qui génère intrinsèquement de la violence. Elle vient de l’élément isolé, toujours. Du système, jamais.

Le jeu vidéo, en voie de normalisation, mais encore un peu à la marge, est un magnifique bouc-émissaire. Cachez ce jeu que je ne saurais voir, mais envoyez des soldats en Afghanistan, etc. Tartufferie vieille comme le monde.

Pourtant, après tout, on se dirait presque que la fiction vaut mieux que la réalité, par cela même qu’elle est fiction. Perdre son temps à jouer au capitaliste en manipulant les cours des enchères dans World of Warcraft, c’est toujours un moyen de ne pas être un vrai trader. On les comprend ces jeunes qui fuient la compétition du « vrai monde ». Eh, tu m’es plus sympathique que le petit con droit dans ses pompes qui va faire tourner la machine à exploiter : au moins tu te rends compte que quelque chose ne tourne pas rond. On  (et peut-être moi le premier) te raconte à longueur de journée que tu ne vaux pas un clou, ce n’est pas pour toi médecine de toutes façons… Autant valoir quelque chose, suivant les mêmes stratégies dans ta petite bulle en ligne. Tu seras chef de clan, joueur exemplaire… Tu feras même preuve d’esprit d’initiative, mais loin de leur monde de merde. Enfin c’est ce que tu penses, malheureux : ton paradis de pixels est pavé de réalité ; alors te casser vivre sur Ventrilo pour avoir les mêmes rivalités et les mêmes bassesses qu’au bureau, à quoi bon ?

La violence de Counterstrike, ce ne sont pas les fusils de polygones ; c’est ce damné esprit de compétition qui dirige le monde. Il faut bien avouer que le jeu en réseau n’est pas le meilleur endroit pour fuir ce monde obsédé de performances, jeunes gens.

Written by Martin Lefebvre

15 octobre 2010 à 19:25

Publié dans Analyse

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3 Réponses

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  1. C’est clair que même en jeux-vidéos, la compétition m’épuise ! Je sais pas mais à un moment donné, il faut penser à s’amuser. Alors je n’ai rien contre les jeux d’affrontements en multi, mais j’y joue tranquilou quoi, de temps à autres.
    Reste que j’aime bien améliorer mes scores aux petits jeux typés arcade, mais c’est autre chose.

    Bravo pour l’article.

    gravesang

    16 octobre 2010 at 15:52

  2. Super le papier, je trouve pas grand-chose d’autre à dire, mais ça explique le côté réconfortant, droguant presque, des jeux vidéos.

    Alexis

    17 octobre 2010 at 13:35

  3. Merci beaucoup pour la pub ! Grâce à toi, mes chevilles ont doublé de volume.

    Blague à part, félicitations pour l’article qui arrive à produire une réflexion constructive et originale à partir d’un « matériau de départ » un peu bancal.

    Shane_Fenton

    18 octobre 2010 at 21:57


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