Devant ton écran

La culture du béotien

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Aux vaillants combattants qui tiennent absolument à ce que soit reconnue la valeur culturelle du jeu vidéo, je pose souvent une question qu’on pourrait résumer ainsi : à quoi bon être en couverture de Télérama ? Voilà que le numéro 3157 du 14 juillet — que je découvre avec un peu de retard — apporte un élément de réponse. Sur la couverture du respectable magazine télé-culturel, deux jeunes dans le vent brandissent ce qui ressemble à un appendice Playstation move, et un titre joue l’hyperbole : « Jeux vidéo — Bientôt 7 milliards d’adeptes ? » Pour toute réponse, un article de Nicolas Delesalle, intitulé Un béotien au pays des gamers, dans lequel l’auteur, journaliste en communication, raconte son périple à l’E3 2010. Ca promet.

Je n’ai jamais mis les pieds à l’E3, et pour tout dire, il n’est pas certain que j’apprécierais cette ambiance de foire vulgos, avec ses booth babes et ses flots de discours marketing. Le journaliste, immergé dans pareil bazar, a un sacré boulot pour faire la part entre la hype et les véritables promesses, comme s’en inquiète Jeremy Parish dans un billet sur 1UP. Beaucoup dans la presse spécialisée s’y perdent, et se roulent dans l’excitation la plus puérile, crachant de l’hyperbole au kilomètre. Pour tout dire, pas facile de trouver une bonne perspective pour traiter l’E3, même un emploi appuyé du conditionnel ne garantissant pas le pauvre journaliste de l’enflammade.

L’E3, haut lieu de culture

Pour autant, le choix de Télérama d’envoyer un néophyte, qui s’avoue comme tel, et qui n’hésite pas à rire de sa propre maladresse manette en main peut surprendre. Non que Nicolas Delesalle démérite tout à fait. Sa plume ne manque pas d’aisance, il a des trouvailles : « les pixels et les décibels giclent partout, les images grouillent, des milliers de doigts cliquent à l’unisson, des types déguisés en cyborgs vadrouillent armés de fusils laser et des hôtesses en trois dimensions promènent leur silhouette vallonnée au-dessus du fatras électronique », c’est déjà pas mal. Certes, l’article hésite un peu entre le factuel, avec des chiffres d’un cabinet d’études, ça fait sérieux, et le néo-gonzo : « explosion de paillettes, effets pyrotechniques : ne manquent que des lâchers de caviar et une distribution de peaux d’ours polaires pour parfaire la soirée ». Manque de chance notre béotien ne connaît pas assez l’industrie pour élever l’analyse, et surtout il ne prend pas suffisamment de drogues pour émuler correctement Hunter S. Thompson. Du coup le papier, mollement centré autour de la question de la manette, part dans tous les sens, et tout en gardant une distance cynique, ne dépasse guère le discours marketing : ainsi le Kinect se fait la part belle, et même si « on a l’air ridicule » en agitant les bras, on cite le DG de Sega qui explique que « la console devient un objet de partage entre les générations, le grand-père et son petit enfant », le tout sans commentaires.

Ils aiment bien les titres choc à Télérama

Mais c’est bien avant tout le choix éditorial qu’il faut remettre en cause. On en imagine aisément le principe : le lecteur moyen de Télérama ne s’y connaît guère en jeux vidéo (malgré quelques articles de fond pas inintéressants), et pourtant on cause de plus en plus jeu vidéo dans les autres médias. Le Candide-journaliste est a priori un parfait relai pour le public visé. Sauf que, même avec des qualités de journaliste généraliste, il est des plus difficiles de parler de ce qu’on ne connaît pas : comment établir les priorités, poser les bonnes questions, user de pédagogie sur un sujet qu’on découvre ? Il faut aussi avouer que le choix de l’E3 est des plus discutables. Si le salon de Los Angeles est évidemment une date importante de l’industrie, et que pour les connaisseurs il est d’un grand intérêt, donne-t-il pour autant du jeu vidéo une vision très brillante ? Il aurait été plus intéressant d’envoyer quelqu’un où la culture jeu vidéo s’élabore — à la GDC par exemple — plutôt que dans la foire marketing. En se focalisant sur l’E3, Télérama suit les attachés de presse plutôt que les créateurs, les paillettes plutôt que le discours. Imaginez un Nicolas Delesalle allant de fête privée en cérémonie d’ouverture à Cannes, parlant à des bombasses bourrées au bord de la piscine du Martinez, taillant le bout de gras avec des producteurs en goguette au bar du palais du Festival… Sans aucun doute il offrirait à ses lecteurs une intéressante perspective sur le cinéma, ou du moins sur ses folkloriques à côtés.

Invitons donc Télérama à aller plus loin dans le journalisme d’investigation en terrain étranger : envoyer un analphabète au salon du livre, il nous raconterait que Philippe Sollers a une moumoute, un sourd à Bayreuth, qui nous parlerait du goût des canapés, un aveugle à Cannes, pour interviewer Tom Cruise.

Sur ces modestes propositions, ton fainéant serviteur retourne en vacances.

Written by Martin Lefebvre

23 juillet 2010 à 09:57

Publié dans Analyse

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11 Réponses

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  1. En effet , les analyses faussement sérieuses de télérama n’éffleurent souvent que le sujet , cqfd , alors que des sites d’approche plus modeste mais néanmoins spécialisé comme jeuvidéo.com ou encore jeuvidéo.fr avec l’émission warpzone ont souvent des analyses plus fines (car j’estime qu’il faut etre joueur pour bien en parler). Ce qui n’a pas empeché ces mêmes sites de faire de l’E3 un évenement incontournable…

    gandalf989

    23 juillet 2010 at 12:36

    • Je ne reproche pas en soi la couverture de l’E3, c’est un lieu où les développeurs montrent évidemment des choses intéressantes. Après, c’est plutôt l’approche gonzo du béotien qui me paraît peu appropriée, traiter le jeu vidéo comme une gentille curiosité avec des fêtes marketing plein de célébrités c’est un peu rapide.

      En ce qui concerne les sites spé, le soucis c’est qu’ils ne font un peu trop de reprise de communiqué de presse dans les previews…

      Martin Lefebvre

      27 juillet 2010 at 16:46

  2. Si mes souvenirs sont bons (il ne faut pas hésiter à me rectifier), les organisateurs avaient sabordé leur propre salon pour tenter de créer quelque chose qui soit plus « professionnel », plus sérieux aussi, sans doute, moins foire et moins vulgaire.

    Je crois que cela a tenu une année ou deux avant de revenir à la forme traditionnelle, c’est à dire celle-ci. Toute la presse spécialisée critiquait vertement la nouvelle (mais désormais ancienne) formule. Les éditeurs, notamment les plus grands hésitaient à venir à ce nouveau salon, certains le boycottaient. Enfin, même la ville de Los Angeles avait fait en sorte de pousser à la reconduite de la formule première parce que les retombées financières étaient vraiment importantes.

    Dans l’article, tu soutiens que Nicolas Delesalle n’a vu qu’un visage, qu’une facette du jeu vidéo. En faisant la comparaison avec le Festival de Cannes, on aurait même tendance, par parallélisme, à se dire que l’E3 fait partie des « folkloriques à côtés » du jeu vidéo.

    Néanmoins, quand je vois autant d’acteurs (éditeurs, presse spécialisée, ville de LA) militer pour le retour de cette formule vulgos, je me dis sans doute que Nicolas Delesalle a vu le vrai visage du jeu vidéo : un média bouffé par le marketing jusqu’à la moelle.

    Ainsi, je me dis que l’article de Télérama serait un bien joli symptôme en n’écrivant que sur la seule et accessible réalité que le jeu vidéo communique : son industrie, son faste, ses promesses.

    Est-ce alors totalement la faute de Télérama et de son candide journaliste? Ou est-il un révélateur?

    Numerimaniac

    23 juillet 2010 at 17:34

    • Je sais pas si j’ai été très clair, mais ces à côtés sont présents dans tous les media…

      Tu peux aussi bien dire à ce prix que le cinéma c’est le tout venant hollywoodien, la littérature Dan Brown, la musique les Black Eyed Peas…

      Martin Lefebvre

      27 juillet 2010 at 16:50

  3. Numerimaniac : en effet, l’E3 avait tenté une version plus modeste il y a quelques années et ça avait été terrible pour les « journalistes ». Il n’y a qu’à voir les vidéos de compte rendu de l’an passé et de cette année, une chose frappe particulièrement : l’E3 est revenu ! L’E3 est revenu !

    C’est vrai que ça doit être dur de rester cool après la fête (bien alcoolisée) d’Activision …

    Mais la course pour la reconnaissance culturelle n’a pas comme seule objectif d’être en une de Télérama (même si je pense que ça vaut pour les journalistes qui gagneraient en reconnaissance et en estime de soi en travaillant pour un milieu « culturel » ie. plus de meufs et de frics) – il y a certainement aussi une histoire lié au financement des boites de jv en france. (lancer sa petite boite dans ce monde terrible c’est plus simple quand on peut l’arroser d’argent publique. (désolé de dévier de l’objet de l’article)

    Eidolon

    25 juillet 2010 at 10:01

    • Oui évidemment, le sceau de la reconnaissance culturelle, c’est des pépètes en subventions. Mais la une de Télérama est pour cela un passage obligé. ^^

      Martin Lefebvre

      27 juillet 2010 at 16:48

  4. Obligé obligé. Il faudrait plutôt que nos dirigeants comprennent qu’après avoir été en avance (ou tout du moins dans le haut du panier) dans les années 80/90, le secteur du JV en France s’est quelque peu laissé distancer faute d’avoir été soutenu lors de période critiques. Les Canadiens ont bien compris tout l’intérêt qu’il y avait à subventionner un secteur aussi porteur. Quand je vois le nombre de jeux qui sont sous-traités dans les pays de l’Est ou au Canada par des boites comme Ubisoft ou Vivendi, je me dis que la reconnaissance culturelle on s’en tape un peu le coquillard.

    K2R2

    8 août 2010 at 15:18

  5. Pour ma part je me demande si une partie des problèmes du jeu vidéo en France vient de l’incapacité des game-designers français à proposer des choses intéressantes… Mais j’ai un goût amer quand j’entends parler de french touch & co, et j’ai jamais été un grand fan d’Ubi… Je conçois qu’on ne soit pas de mon avis.

    Bon et puis tout simplement quand tu vois comment il faut cruncher dans les grosses boîtes, ça me paraît incompatible avec le droit du travail français, et c’est pas plus mal.

    Martin Lefebvre

    8 août 2010 at 15:33

    • Hello, intéressant en effet de revenir sur les tribulations de Télérama à l’E3…

      Par contre je ne vois pas le rapport entre Ubi et cette fameuse « french Touch » qui n’a jamais existée chez nous. justement avec des jeux comme rayman, ou Assassin’s ns avons toujours mis l’accent sur le gameplay, à la grande différence des acteurs des annees 90 comme Cryo, grand tenant et revendicateur de la « French Touche »🙂

      Donc, Ubisoft et French Touch, c’est vraiment une histoire de medias…

      Carré

      10 août 2010 at 13:37

      • Ah ben je n’aime ni la french touch, ni les jeux Ubi en fait, qui est sans doute le grand éditeur dont le catalogue me touche le moins.😀

        C’était une attaque gratuite contre le jv français en fait.

        Bon j’ai pas encore fait les Assassin’s, mais ça me tente pas plus que ça, encore qu’on les trouve à vil prix, ce qui va peut-être me faire passer le cap. Mais les pubs à coup de « Ezio est ta nouvelle identité, Assassin est ton destin » (cité de mémoire), ça m’a un peu refroidi.

        C’est purement personnel, là je suis dans l’absolu ressenti de joueur, et j’essayais pas de produire un discours vraiment réfléchi.

        D’un autre côté Beyond Good & Evil est un peu typé French Touch, non ? Ce côté très Jeunet avec Emma de Caunes, c’est un peu caractéristique en un sens.

        J’aimerais bien lire des choses plus réfléchies sur l’état du jv en France, mais je me suis jamais trop intéressé à la question, vu que le reste de l’Europe, les USA et le Japon me comblent.

        Martin Lefebvre

        10 août 2010 at 17:00

  6. […] Au fond, ce qui chiffonne le plus dans la situation présente, qui est un cas particulier mais somme toute exemplaire de la presse consommation en général, c’est qu’on se demande au service de qui sont réellement les publications. Parce que cette passivité des journalistes, aussi capables soient-ils par ailleurs, sert largement les intérêts des grands éditeurs. Il arrive certes, notamment chez Gamekult, qu’on se fâche, comme par exemple avec Sony autour de la critique d’Heavy Rain… Mais difficile de voir là plus qu’un trompe-l’œil : ce n’est pas pour autant que pointe une critique qui dépasserait l’analyse de produits de consommation courante. Il ne faut pas non plus attendre des généralistes beaucoup plus d’ouverture : sujet encore un peu honteux, le jeu vidéo n’occupe pas suffisamment de place pour que son traitement dépasse le rapide balayage des titres majeurs quand elle ne sombre pas dans le pur impressionnisme. […]


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