Devant ton écran

Stoned Soup (Dungeon Quest)

leave a comment »

Pour s’aérer un peu les idées, délaissons pour une fois le jeu vidéo et parlons BD. Ne t’inquiète pas, le détour sera léger, puisque c’est de Dungeon Quest, du Sud-africain Joe Daly, dont je voudrais te causer. J’aurais dû le faire plus tôt d’ailleurs, avant que le premier tome ne reçoive le prix Spécial du jury à Angoulême. Mais tant pis, je ne pourrai pas poser en défricheur (et puis je n’ai fait que suivre l’avis éclairé de Romain Brethes), et je profite de la sortie chez L’Association du second volet des aventures de Millenium Boy et ses compagnons.  Si tu l’ignores encore, Dungeon Quest est  la plus psychédéliquement allumées des parodies du RPG, un total trip quêtes-mobs-loot fumé à la skunk de clairvoyance + 3.

L’histoire commence dans la banlieue d’un bled américain, où l’hydrocéphale Millenium Boy s’ennuie comme un crevard et préfère partir à l’aventure plutôt que de faire ses devoirs. Il monte donc un groupe avec trois inadaptés sociaux dans son genre : Steve, un bon à rien de trente ans qui engraisse dans  la cave de ses parents, sera le ninja. Lash Penis, qui possède de monstrueux biceps et dont la bite s’entortille dans le cycliste moulant, mais qui est aussi poète à ses heures, sera le berserker. Quant à Nerdgirl, elle se contentera de tirer à l’arc, de bouger son joli p’tit cul, et de préparer les sandwichs. Les quatre huluberlus se lanceront dans une quête digne d’un Zelda : reconstituer la guitare atlantéenne à résonateur, dont les pièces sont éparpillés dans les donjons du bled.

Terrains vagues et fiches de perso

Dungeon Quest oscille sans cesse entre le réalisme crade et halluciné (terrains vagues, loubards, rangées de pavillons…) et une fantasy minable pour junkies déglingos, qui te donnera l’impression de lire un Let’s Play Castaneda- le RPG officiel, extension Mist Over Twin Peaks. Si cette dernière phrase te dit quelque chose, je peux plus rien pour toi, tu es passé du côté kaléidoscopique du miroir. Dans la plus pure veine fantastique, tu te demanderas si nos aventuriers vivent dans un monde où la magie et les trolls des rivières existent réellement, ou s’ils sont en plein bad trip à la Charles Manson et ses Mansonettes, et qu’ils sont simplement en train de dézinguer des clodos à la barre à mine. Mais je te rassure, tu vas pas te poser ce genre de questions bien longtemps. Tu vas prendre une vieille bouffée de nawak réjouissant, tu vas te poiler bêtement, et tu vas kiffer les montées de violence gratuite et de crétinerie.

Le dessin ne manque pas de vigueur, et les scènes de bagarre démontrent un sens du cadre qui sert une violence à la fois sèche et surréaliste. Le trait de Daly, avec ses contours gras et les rondeurs de son noir et blanc, te fera sans doute penser au Charles Burns des Defective Stories ; l’inspiration paraît évidente, on retrouve d’ailleurs des similitudes dans le ton imbibé d’ironie lysergique. Comme Burns, Daly dynamite les conventions d’un genre traditionnel de la fiction pulp, en les passant à l’acide du comics underground. Il situe ainsi le périple de ses attachants losers dans une interzone parodique. Le jeune Sud-africain semble posséder un sens inné de la satire, et je pense qu’il a dû passer beaucoup trop de temps devant son écran, à farmer du rat musqué pour looter les dents cariées du ventriloque.

Une belle bande de déglingos

Car tout y est, rien ne manque, ni la carte du monde au début de l’aventure, ni les fiches de personnages pour chacun de nos héros, qui gagnent de l’expérience après chaque combat contre un groupe de mobs. Certes, les PNJ sont un peu différents, comme ce poète clochard qui montre sa bite et donne une quête – lui ramener un litron – ou ces taupards façon Dragon Quest qui crèchent à côté de la rampe de skate. Mais ils jouent parfaitement le jeu, et on trouve même le vendeur qui offre son stock de poignards gitans (attaque 16), de sachets de skunk Swazi (intelligence + 15) et autres breloques du même acabit. Le loot coule d’ailleurs à flots : après chaque combat nos héros prennent le temps de piller les corps et de ramasser des tonnes de trésors aux noms aléatoires façon RPG des années 90 , version gonzo. Outre la jupe en coton renforcé et l’étui pénien de la perturbation (objet de quête), les aventuriers se trimballeront une pharmacopée suffisamment conséquente pour être condamnés à 20 ans de géhenne sur le plan de la Zonzon, en cas de contrôle inopiné : pipe brométique de la perception, tabatière de coke, capsule lisse d’Uranus bourrée de beu… Ce n’est pas toujours très fin, mais avec ce genre d’humour, plus c’est gros plus ça donne de plaisir.

Chope, chope, chope, mec !

Seul regret, le prix. Certes, la nouvelle collection espôlette est luxueuse, le papier superbe et l’ouvrage sent bon l’encre fraîche. J’avoue ne pas suffisamment connaître les contraintes économiques ayant pesé sur la production de l’ouvrage pour critiquer le choix de l’Association, mais la série n’aurait-elle pas été plus abordable dans la collection Mimolette ?  A 15 euros le tome, tu risques d’hésiter, et je te comprends, moi qui ai fini par ne presque plus acheter de BD, parce qu’un seul loisir dispendieux suffit. Débrouille-toi malgré tout pour les lire ces albums, va glousser entre les rayonnages d’un libraire ou invective ton bibliothécaire jusqu’à ce qu’il les commande. C’est ta quête, mec.

Written by Martin Lefebvre

15 avril 2010 à 17:19

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :