Devant ton écran

Le collègue (Uncharted : Drake’s Fortune)

with one comment

Du moment où il est arrivé au siège, ça fera bientôt trois ans, les filles ont été folles de lui. Tu sais, Nathan, le beau brun des réservations, Nathan a trouvé que j’avais bonne mine ce matin, t’as vu, comme il est bronzé sérieux, je me demande s’il fait des UV. Il ne te laisse pas indifférent non plus. Un gars du Sud, le genre gentil garçon sportif, juste ébouriffé comme il faut pour ne pas paraître coincé, mais toujours impeccable dans son tee-shirt moulant. A vrai dire on en voit beaucoup des comme ça dans l’industrie du voyage, mais lui, il est  différent. Peut-être parce que tu te trouves dans son orbite. Avec Lara, vous constituez une sorte de fan-club officieux et discret. Par exemple, vous savez qu’il planque dans sa sacoche un aérosol de déodorant Ushuaïa, qu’il est sorti pendant six mois et dans la plus grande discrétion avec Elena, du service com’, sacrément roulée dans le genre crevette musclée faut bien avouer, et qu’il a le vertige, quelque chose de maladif. Ce qui ne l’empêche pas de faire de la varappe un samedi sur deux.

A la cantine, dès qu’il passe, vous arrêtez de parler Lara et toi : ça ne mange pas de pain de lui dévorer le cul du regard. Et après vous gloussez comme des gamines qui viennent de découvrir la sexualité dans Gossip Girl. Evidemment à trente ans passés, vous n’oubliez pas la petite moue ironique. Ce n’est pas bien sérieux, ça fait passer le temps, ça change les idées. D’ailleurs, Lara trouve qu’il dandine un peu trop des fesses, pour faire styyyle, et vous en convenez toutes les deux : la boucle de ceinture massive et le petit médaillon retenu par une ficelle, ça sent un peu le mec qui n’a pas digéré les années 80. Enfin au moins il a dégagé la nuque, sans doute un lustre après tout le monde.

Blondasse !

Dans l’open-space du cinquième, vous vous envoyez des mails comme des collégiennes, t’es pas cap’ de lui demander un rendez-vous. Le jour où Elena avait triomphalement brandi sa carte postale d’Amérique du Sud, du genre majestueuse chute d’eau sur fond de jungle, le tout enrobé d’un coucher de soleil à se damner, vous avez passé l’après-midi à vous défouler à coups de tweets sur cette pétasse ; le projet tarifaire n’a pas beaucoup avancé, mais au moins vous avez bien rigolé. Evidemment, quand un mois plus tard la mijaurée recevait une autre carte, provenant d’une île du Pacifique tellement vierge que tu n’en avais jamais entendu parler, tu as eu une gastro et tu as vomi les raviolis. Mais il y a beaucoup de gastros en janvier. Tu croyais que tu n’allais pas te remettre quand ils sont partis tous les deux en secret à Noël dernier pour faire du jet-ski aux Bermudes. Heureusement, en voyant la tête qu’elle tirait au retour, tu as tout de suite compris. Tu as eu un beau sourire pour lui souhaiter bonne année.

Tout de même, il a quelque chose ce mec. C’est peut-être le type le plus maladroit du monde, sans cesse il glisse sur une coulure de mayonnaise, il trébuche sur une petite cuillère, il se gaufre contre une chaise mal rangée. Mais à chaque fois il réussit à se rattraper sur le fil, il ne casse rien, pas une miette ne tombe de son assiette. Un veinard de première. Enfin si tu peux dire, vu que pour l’équilibre, son karma le place dans les situations les plus rocambolesques. Un jour, pendant les travaux pour installer de nouvelles gaines, il se trompe de bureau, bascule une échelle, et va savoir comment il parvient à provoquer la chute non seulement du faux-plafond, mais aussi de la gaine de ventilation. Deux mois d’arrêt de travail pour le chauffagiste traumatisé, qui depuis a quitté la profession pour s’engager dans les paras. Nathan ? Rien, alors qu’à dix centimètres une plaque d’acier le décapitait net. Il racontait ça en rigolant dans le métro le soir. Tu ne le suivais pas exprès ce jour-là. Tu avais juste décidé d’aller faire un tour à St Denis pour changer.

De l’onctueux et de la fermeté

Depuis que tu as réussi à t’introduire sur son Facebook, tu passes discrètement trois ou quatre fois par jour sur son wall. Il a ignoré ta première demande d’ami, alors tu as réessayé. Comme tu avais dans tes friends son pote avec qui il va faire du sport, Victor ou quelque chose du genre, de la compta, qui avait vaguement essayé de te draguer au week-end du CE l’an passé, Nathan t’a accepté avec un gentil mot d’excuses. Ca t’a fait plaisir ce genre d’attention. Mais ça ne tourne pas du tout à l’obsession. D’ailleurs, au bout de quelques semaines, tu as commencé à cerner le personnage. Il est sportif, ouais, mais il a l’air de passer plein de temps à jouer à des jeux de guerre débiles avec ses potes, Marcus — celui qui a une tronche de videur de discothèque moldave — et les deux crétins Jak et Daxter qui ont l’ai aussi inséparables qu’insupportables. Quant à Nathan, il fait tout de même une furieuse fixette sur Harrison Ford, et des fois tu te demandes s’il ne croit pas que la réalité est comme dans les Bob Morane. Encore un qui a trop écouté Indochine.

Avec tout ça, tu te contentes de poster quelques ^^ complices, de temps à autres. Tu n’es même pas sûre qu’il sache qui tu es, tu n’es pas très ressemblante sur la photo, tu devrais en changer. Tu as tout de même éprouvé une petite bouffée de bonheur quand il est passé de « en couple » à « c’est compliqué » puis à « célibataire » il y a quelques mois. Depuis le statut n’a pas bougé. Il a sans doute sa part d’aventures, mais c’est bien normal après tout.

Tu ne peux tout de même pas lui en vouloir de s’entretenir

Oh, tu ne te fais pas d’illusions, tu sais bien qu’il ne te remarquera pas. Tu dois pas être son genre de toutes façons, il aime les petites teigneuses tu es sûre, le genre à bouffer du tofu et faire de la randonnée en sandalettes au Tibet. Une greluche qui ne raterait pour rien au monde, non sans un peu de honte, un épisode de Koh-Lanta, voilà ce qu’il lui faut. Il ne comprendrait pas ta sensualité un rien cérébrale de rousse piquante. D’ailleurs tu as d’autres chats à fouetter. Un mec comme ça, pour s’amuser, si tu avais le temps, pourquoi pas après tout. Mais c’est bon à vingt ans ce genre de types un peu creux, tu as d’autres projets à présent, tu en as marre des relations juste pour le cul. Evidemment, quand tu étais étudiante tu sortais avec des mecs tourmentés, de vrais dégénérés comme Cole, un paumé qui vivotait comme coursier, tu as même vécu six mois avec ce mec un peu glauque, Mario, qui se disait interne en médecine mais qui bossait au noir dans la plomberie et dealait des psilos. Ca ne te rajeunis pas.

Non mais tu rêves, cette traînée de Lara l’a coincé à la machine à café. Elle se prend pour qui, elle, avec ses gros lolos et son décolleté de poissonnière, elle pense vraiment l’impressionner Nathan ? Merde, il rit…  et voilà qu’il prend un café court alors qu’il ne le boit que long. Il est gêné par tant d’impudence, c’est certain… Lara, grosse traînée carrossée pour la traite… Sourire et décontraction ma cocotte, tu vas pas te laisser faire. Oh, il ne te mérite pas ce mec, et d’ailleurs tu le trouves même un peu con à plonger son regard entre les mamelles de l’autre, mais merde il est beau comme un Dieu, il bouge comme un acrobate, et à l’aventure, tu tirerais bien quelques coups en compagnie de ce beau brun.

Meuh ! Grognasse !

Written by Martin Lefebvre

13 avril 2010 à 19:45

Une Réponse

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  1. T’écris tellement bien que j’ai envie de te faire l’amour puis de manger ton cerveau. Ou dans l’ordre inverse je ne sais pas.

    Bravo, bravo et encore bravo !

    Anthony

    14 avril 2010 at 00:59


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