Devant ton écran

Le ruban coloré (FF XIII, premières impressions)

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Tu joues depuis quelques heures discontinues. Tu n’es pas du genre à te plaindre des postures mélodramatiques, de l’alternance de l’épique au néon et du drame larmoyant en jupettes, ni des héros qu’un démon joueur aurait enlevé à la sortie d’un salon de coiffure fashionable pour les projeter, une fois de plus, dans un grand effondrement à l’échelle d’un monde : tu es là pour ça. Tu es aussi là pour participer à la communauté des joueurs, ta grande famille, que tu détestes comme toutes les familles, mais à laquelle tu te sens irrémédiablement lié, toujours prompt à ressortir autour d’une table les aventures trépidantes des oncles Cid, à regretter les Aerith, à évoquer de longues amours douloureuses pour de jeunes filles à la moue décidée, ou de beaux garçons  péroxydés, sauvages et propres sur eux. Tu joues à Final Fantasy XIII.

De fait, tu te prends à bailler devant ton écran. Peut-être la drogue d’échappée n’est-elle plus assez forte pour tes nerfs usés : en suivant Lightning et ses pairs, tu ne t’envapes pas, pas encore du moins, vers le paradis artificiel de fantasia, tu ne parviens pas de suite au nirvana tout de chiffres, de chiffons et de Chimères que tu connais si bien, et tu restes encalminé dans ce plat réel qui te rappelle que demain tu vas au travail (si tu en as un), et que le poids de l’existence continue à peser sur tes épaules, malgré ton retrait, les yeux rivés sur les couleurs ondoyantes, l’oreille branchée sur les mélodies de guimauve funky, heurtées de coups de lattes et du crépitement des boules de feu.

Pourtant elle te plaît bien Lightning, avec sa coupe à la Ziggy Stardust, son anorexie anxieuse, son agressivité, en révolte contre les autres acteurs, qui ne sont pas à sa hauteur, du moins pour l’instant, du surfeur en imperméable, Kurt Cobain bien dans sa tête, en passant par le magicien de Blackexploitation qui s’est trompé de plateau. Seule Vanille, fraîche, collégienne à la légèreté de petite pétasse sympathique, naturelle comme il faut, promet. Tu vois, tu es déjà en train de les ausculter, de mesurer, de peser leurs mérites à ces personnages : tu sais que dans un Final Fantasy numéroté, leur carrière est faite, ils sont de la famille. Dans dix ans tu parleras d’eux, tu les compareras aux cousines, aux petits frères, votre histoire tu en feras encore des blagues. Tu n’y échapperas pas, c’est toujours le même piège, et tu n’es pas mécontent d’y retomber.

Tout de même, s’il fallait clouer de quelques mots tes impressions flottantes, tu pourrais évoquer un long ruban coloré, qui défile devant toi, que tu laisses filer entre tes doigts sans réellement savoir ce qu’il y a au bout. Tu sais que dans une quinzaine d’heures peut-être, le ruban deviendra pelote, qu’on te coupera le cordon. Mais en attendant, tu es entraîné, toujours un peu blasé, par quelque chose de fluide, comme une eau qui s’écoule, insipide et colorée, comme ton temps aussi qui s’en va (mais ce n’est pas lui qui fuit, c’est toi). Spectacle insignifiant et fascinant, qui larmoie et t’épargne les larmes, qui sollicite tes lumières de stratège mais se bat tout seul. Une sorte d’épure, fine comme les jambes de notre héroïne, des tropes propres au JRPG, dénué de profondeur et du coup forcément aérien. Tu ne sais pas trop si tu t’ennuies ou si tu t’amuses, si tu joues ou si tu regardes. Tu ne sais pas si c’est bien ou pas, mais tu continues à laisser filer le ruban coloré, soyeux, à la trame si fine que tu te demandes si tu n’es pas en train d’imaginer tout ça.

Lire la suite : le chorégraphe.

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Written by Martin Lefebvre

31 mars 2010 à 19:53

Publié dans Critique

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7 Réponses

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  1. J’ai rarement joué à un RPG aussi étrange… à la fois l’histoire est poussive (malgré un super background), les personnages relous. Passons sur les couloirs, tout a déjà été fait avec FFX qui était bien pire…

    Et pourtant… le système de jeu me rend fou. Je peux passer des heures à enchaîner des combats, rien que pour le plaisir ! Et vers la fin, c’est carrément le fête, avec des combats épiques, des boss exceptionnels et toujours l’impression de gagner de justesse, malgré sa puissance et ses efforts.

    De manière générale, il y a un excellent sentiment de puissance, tout de suite brisé par une défaite humiliante quelques mètres plus loin. Et donc le besoin de devenir encore plus fort.

    On sent le système de jeu bossé au millimètre près, la précision, le rythme et petit à petit il se révèle de plus en plus profond.

    Anthony

    1 avril 2010 at 19:35

  2. Pour le moment j’accroche que moyen au combat, mais je ne suis qu’au chapitre 4 ou 5. Je pense (attention, ce n’est pas un engagement) écrire d’autres impressions au fur et à mesure, donc ça viendra en son temps.

    Pour le moment le combat me rappelle pas mal FF X-2 (y’avait aussi un changement de stratégie en cours, non ? C’est loin), mais j’ai pas tout à fait le rythme, et par exemple ça m’embête de pas pouvoir choisir mes débuffs, je trouve qu’il y a quelques clics inutiles (pourquoi devoir revalider l’attaque si la stratégie n’a pas changé), mais c’est sans doute que le jeu met du temps à te libérer, c’est un peu dommage pour des vieux briscards dans notre genre.

    Je suis sceptique aussi devant la nouvelle version du sphérier en 3D…

    Martin Lefebvre

    1 avril 2010 at 19:56

  3. Le réalisateur de FFXIII est aussi celui de FFX-2 (et de FFXII Revenant Wings) donc on retrouve bien sa patte "transformation". Le scénar a de gros moments WTF (genre un combat sur une course de grand prix à dos d’Eidolons) mais franchement je peux plus lâcher ma manette tellement le système de combat est ultra-bon !

    Quant au sphérier… bon, ouais, c’est pas génial et finalement j’aimais même beaucoup celui de FFXII aussi. Par contre j’ai du mal à comprendre pourquoi les personnages sont aussi imba : Sazh fait juste pitié, Snow est pas folichon…

    Et Vanille mérite une paire de claques. Deux même. Allez, trois !

    Le yéti

    2 avril 2010 at 09:35

  4. Vanille mérite sans doute une paire de claques, mais c’est le cas de beaucoup de gamines de 14 ans, et c’est pour cela que ça va avec le personnage.

    Et sa démarche les bras écartés m’éclate total.

    Martin Lefebvre

    2 avril 2010 at 10:44

  5. Très joli texte. Faudrait que je m’entraîne à en écrire des comme ça.

    Numerimaniac

    2 avril 2010 at 19:45

  6. [...] présent tu en as 17 heures dans les pattes, de ruban coloré. A certains moments tu te demandais si tu n’allais pas trébucher dans le plus profond ennui. [...]

  7. [...] : Si tu débarques, tes aventures sur Cocoon et Pulse ont débuté ici avec une histoire de ruban, et ce sont poursuivies là, pour une belle [...]


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