Devant ton écran

Parodius

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Le critique doit humblement en convenir, même si l’humilité ne lui ressemble guère : la plupart du temps, mieux vaut une courte parodie qu’un long discours. Le jeu vidéo ne fait pas exception, et la satire est un outil polémique irremplaçable, que manient avec une grande dextérité des développeurs indés rodés par des années de blagues potaches sur les forums. En déconstruisant sa cible, pour mettre en évidence la maigreur des mécanismes, pour pointer les clichés ou pour insister sur le jeu de miroir qui contribue à faire prendre les vessies ludiques pour des lanternes, la parodie ne se contente pas de nous distraire : elle participe à une réflexion critique sur un medium naissant, qui se cherche entre saine ambition et pur charlatanisme, entre créativité débridée et effets d’annonce. Mise à distance ludique des travers vidéoludiques, la parodie a parfois le mérite de faire mieux, par son acuité, que les œuvres bouffies qu’elle vise. D’où la nécessité d’interroger trois bricolos dégonfleurs de baudruches.

K. Thor Jensen est un personnage bien peu recommandable. Auteur de bandes dessinées ( Red Eye, Black Eye, le récit d’une errance aux USA), cofondateur avec Chet Faliszek (Old Man Murray, aujourd’hui chez Valve) de Portal of Evil, il est aujourd’hui responsable éditorial du site humoristique  Heavy.com. Le jeune américain a eu l’outrecuidance de se moquer du dernier chef d’œuvre de la french-touch, le supersonyque Heavy Rain. Comment ose-t-il ? Il n’a pas peur de se faire blacklister ? Il faut bien avouer, lecteur, nous avons l’impertinence de trouver que Press X to Jason, son jeu flash, est une féroce parodie de l’interactivité proposée par le jeu de David Cage.

Jakob Skjerning de son côté est beaucoup plus rangé, et semble admiratif devant les jeux à succès qu’il parodie. Mais ce développeur internet danois tape juste avec son Progresswars , qui s’inspire du fameux Progress Quest d’Eric Fredricksen (voir la présentation sur Wikipédia) pour ridiculiser la roue de hamster à laquelle se résument beaucoup de jeux web à succès.

Jan Willem Nijman enfin, est le coauteur de The Gutter, une hilarante parodie du « jeu » de Tale of Tales The Graveyard. Tu peux lire ici ce que j’avais écrit à son propos il y a quelques mois, et pour être tout à fait franc avec toi, je dois t’avouer que je ne suis pas un grand amateur des productions « gamizart » (notion polémique dont j’ai le copyright, lecteur, souviens t’en) de Tale of Tales. En somme, je reproche aux deux compères du studio belge une pédanterie de cancre des beaux-arts, associée à une vision profondément creuse du jeu vidéo. Nijman, jeune game-designer hollandais plus hipster que geek, s’en prend surtout à un public prêt à vénérer n’importe quoi, pourvu que ça ait le goût d’art.

Entre respect et visée polémique, trois visions différentes de la satire, pas toujours totalement cohérentes, mais qui n’en demeurent pas moins rudement efficaces. S’il fallait établir une cohérence entre ces trois jeunes gens en colère, il faudrait peut-être la chercher du côté de la dénonciation d’un vide. Vide de l’interaction, du sens ou encore de l’esprit critique chez les joueurs, qu’une épuration radicale (le demake, la déconstruction) permet de mettre à jour. D’où des « jeux » ou plutôt des satires interactives rapidement codées, afin de réagir en temps réel et de produire immédiatement un discours subversif sur la bien-pensance ludique.

Pourquoi réaliser une parodie de jeu ? Comment avez-vous procédé ?

K. Thor Jensen : J’ai fait quelques jeux humoristiques pour Heavy — le plus intéressant est sans doute 2009 : The Game. Je cherche toujours le bon angle sur une histoire ou un concept pour en tirer le plus de potentiel comique. Quand j’ai décidé de me faire Heavy Rain, je me suis rendu compte que l’interactivité était au centre du problème. La séquence avec le père qui cherche son fils illustre tout ce qui ne va pas dans le jeu – ce que fait le joueur n’a aucun sens. C’est du comique tout fait.

Pour ce qui est de la réalisation, j’ai eu l’idée le jeudi matin et tout était fini le vendredi soir. J’ai adopté une approche de demake, en enlevant les beaux graphismes et l’atmosphère, pour dévoiler le degré d’interactivité de l’expérience : on se contente d’appuyer sur un bouton. Pendant que je travaillais, je me suis dit que pour que la parodie du jeu vidéo contemporain soit complète il fallait que j’ajoute des succès et un système de classement absurde, ce qui rendait le tout encore plus ridicule : l’idée d’obtenir une médaille parce qu’on n’est pas parvenu à empêcher son fils imaginaire de se faire renverser par une voiture me semble grotesque.

Jakob Skjerning : J’ai beaucoup pratiqué les jeux sur browser, notamment les jeux Facebook. De là m’est venue l’idée de me moquer de moi-même et des millions de joueurs qui sont comme moi fascinés par ces jeux qui se limitent au bout du compte à regarder des barres de progrès se remplir.

Et puis j’ai vu ce strip de Penny Arcade, et je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire…  J’ai passé le dimanche suivant sur mon « jeu », et le lendemain il était lancé.

Jan Willem Nijman : Je jouais à The Graveyard avec un ami, et on s’est rendu compte que le jeu avait un message pas trop mal. Mais on trouvait étrange le fait de devoir payer pour que le personnage puisse mourir ; bon, c’était sans doute un moyen de faire payer les gens pour aider les créateurs. Alors on s’est dit, hey, faisons quelque chose comme The Graveyard et demandons de l’argent nous aussi ! Ce qui nous intéressait, c’est de questionner ce qu’est un « jeu d’art », et de se moquer des gens qui aiment quelque chose parce que c’est un « jeu d’art ».

On a décidé de faire un jeu sur un clodo qui vomit, qu’il faudrait acheter si vous vouliez qu’il se fasse renverser par une voiture. Je suis rentré chez moi, je me suis mis au code, Robin (Rodrigo Ramirez Rodriguez, coauteur) est rentré chez lui et s’est mis aux sprites. The Gutter a été réalisé en deux jours. On a ajouté deux trois petites choses pour le rendre plus « artsy« , et on a lancé la promo. On a eu énormément de réactions, des choses très variées, mais en tout cas beaucoup de commentaires. Des choses du genre :

« C’est pas drôle. »

« The Graveyard a un sens profond, même si vous prétendez le contraire. »

« Je vous hais ! »

The Gutter, de Jan Willem Nijman et Robin Rodrigo Ramirez Rodriguez

Quel message vouliez-vous faire passer sur le jeu ?

K. Thor Jensen : Je pense qu’en déconstruisant les jeux par le biais de demakes et de parodies, on peut les montrer tels qu’ils sont dans toute leur superficialité. Malgré tout l’éclat d’une grosse production, un jeu comme Heavy Rain est à peine interactif. Je voulais montrer à quel point une pareille expérience ne vaut pas les 60 $ qu’on demande au joueur.

Jan Willem Nijman :  Les gens devraient jouer aux jeux avant de les juger. Bon, c’est difficile de parler du jeu sans ruiner toute l’idée, alors pendant quelques temps on ne répondait pas aux messages. Mais je pense surtout que l’attitude des gens envers les jeux et l’art est bien trop sérieuse. Il faut se décontracter !

Press X to Jason

Etes-vous frustré par la façon dont les jeux sont conçus aujourd’hui ? La parodie est-elle une manière d’exprimer votre colère contre ces idiots qui font des jeux à gros budget tandis que des créateurs plus valables ne parviennent pas à percer ? Ou alors vos parodies sont-elles des déclarations d’amour au jeu vidéo ?

K. Thor Jensen : Il y a un peu des deux. Je pense que l’industrie vidéoludique est un bien étrange endroit — complètement polarisé, avec d’un côté ces machines à plusieurs millions de dollars et de l’autre les travaux beaucoup plus personnels de la scène indé. Mais je ne pense pas que l’un soit de facto meilleur que l’autre. Les deux approches peuvent avoir de la valeur et offrir une expérience intéressante.

Jakob Skjerning : Ma parodie vient peut-être d’une forme d’envie : regarder des compagnies comme Zynga (le méga-succès sur Facebook, Farmville, NDLR) attirer des millions de joueurs et toucher le gros lot, tout en sachant que si j’avais eu l’idée j’aurais pu être à leur place… Ce n’est pas une manière de les insulter, je respecte tout à fait ce qu’ils ont fait, et je suis certain qu’ils seront capables de faire progresser le genre.

De manière générale, je n’ai pas de problème avec la manière dont les jeux sont créés : certains studios visent le succès commercial et créent de fantastiques jeux à gros budgets, d’autres développeurs nous fournissent des œuvres originales…

Jan Willem Nijman : The Graveyard est né d’une frustration face aux joueurs. Nous n’avons rien contre le jeu en lui-même, mais plutôt contre la masse de ceux qui aiment les jeux parce qu’ils ont l’étiquette « art ». Quoiqu’il en soit, la manière dont les jeux sont créés de nos jour est ennuyeuse, il n’y a presque pas d’innovation. Nous ne sommes pas du tout contre  des formes d’exploration à la marge du game-design traditionnel, vers l’art, c’est plutôt une bonne tendance…

Press X to Jason, des succès, et aussi un leaderboard cheaté…

Pensez-vous que les parodies permettent de construire une culture vidéoludique ? Nourrissent-elles le débat sur le medium, ses mérites et ses travers ?

K. Thor Jensen : Oui bien entendu, la critique et le dialogue sont essentiels pour qu’évolue une forme d’expression artistique, et même les attaques un peu insolentes qu’on balance depuis la touche, comme Press X To Jason font réfléchir les gens et lancent un débat.

Jakob Skjerning : Absolument. Les jeux cherchent avant tout à nous distraire, et si on ne peut pas se distraire en se moquant d’une telle distraction, il y a comme un problème !

Jan Willem Nijman : Que les parodies nourrissent le débat, c’est certain, mais je ne sais pas si c’est si productif. Les réactions à The Gutter ont surtout montré que les gens n’étaient pas prêts à changer d’opinions. Pour ce qui est de la culture vidéoludique, je n’aime pas cela. Il faudrait puiser inspiration dans d’autres sources.

Gang Garrison II, demake de Team Fortress II

Quelles sont vos parodies favorites ?

K. Thor Jensen : j’aime les parodies qui fonctionnent comme des jeux à part entière, par exemple Gang Garrison II (parodie de Team Fortress II NDLR). Ou dans un autre genre Progress Quest, qui a rendu les MMO obsolètes.

Jakob Skjerning : J’aime beaucoup Achievement Unlocked. Ce n’est pas une parodie d’un jeu particulier, mais plutôt de la tendance au méta-jeu et aux succès qui est en vogue ces temps-ci.

Jan Willem Nijman : The Path. Je dis ça parce que les gens devraient penser au jeu en lui-même, au lieu de se contenter de jouer au jeu et de penser au discours que veulent vous imposer les développeurs.

Written by Martin Lefebvre

23 mars 2010 à 19:42

4 Réponses

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  1. Article intéressant! Bon, j’ai juste un peu tiqué quand on m’explique la valeur des choses, en dollars qui plus est, mais c’est sympa de voir trois réponses de trois parodistes du JV qui sont trois conceptions.

    Press X to Jason est pas mal, mais je crois que SonyNordic a réussi une parodie d’autant plus réussie qu’elle est involontaire (je pense en faire une brève). Lancer le jeu Heavy Rain sur You Tube où il est demandé au joueur de cliquer de temps en temps sur les différentes fenêtres proposées, le relançant sur une autre cinématique etc.
    Pour montrer la passivité du joueur, la superficialité des actions contextuelles, il n’y a pas mieux je crois! Seul point positif, la possibilité de comparer rapidement les différents embranchements.

    Numerimaniac

    27 mars 2010 at 21:24

  2. Heavy Rain se prête bien à la parodie… J’avais bien aimé la vidéo qui reprenait Seven avec l’interface de HR.

    Bon il y a sans doute plein de trucs à dire sur la parodie, mais le point commun entre les trois c’est qu’ils ont fait dans l’interactif (jeu est un grand mot).

    T’es pas assez viral Numi : t’es supposé profiter du moindre commentaire pour linker vers ton site, d’autant plus que ta news est liée au sujet.

    Martin Lefebvre

    28 mars 2010 at 08:40

  3. […] Ware aux tropes du JRPG. Dans un but évidemment parodique (et avec plus de brio encore que nos récents invités), le jeu découpe en micro-tranches de quelques secondes à peine les ludèmes du genre. On […]

  4. Très intéressant comme article. Une bonne parodie questionne l’oeuvre originale et par extension aussi l’accueil qu’on en fait.

    Pour ce qui est du jeu video, il s’agit d’un media qui se prend parfois tellement au sérieux que cela fait du bien que certaines personnes prennent du recul pour se moquer de ce qui ne va pas.

    Simply Smackkk

    5 avril 2010 at 20:41


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