Devant ton écran

My Lovin’ is Digi (Digital : A Love Story)

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A 20 ans, l’écrivaine interactive Christine Love vient de voler le cœur de pas mal de joueurs. Digital : A Love Story, est une touchante bluette narrative, qui outre de réelles qualités d’écriture, démontre un remarquable sens du décor. Le jeu nous ramène en 1988, au temps héroïque des BBS (Bulletin Board Systems, ancêtres des forums) qui précèdent  le web tel que nous le connaissons aujourd’hui. Toutes les interactions se font via une interface inspirée du bureau de l’Amiga, et les contraintes de l’époque sont reproduites : pour joindre les BBS, notre jeune hacker de héros doit entrer manuellement leur numéro de téléphone et attendre que la connexion s’établisse en écoutant la mélodie du modem. A travers de petits détails de ce calibre, qui peuvent sembler drôlement pénibles, Christine Love parvient à recréer la saveur d’une époque qu’elle n’a pas connue, mais pour laquelle elle éprouve une fascination manifeste.

Il ne s’agit pas évidemment d’une œuvre totalement mimétique de ce que pouvait être le réseau des pionniers : la couleur locale est préférée au documentaire. De même que les chiptunes qui bercent la douce mélancolie du joueur, Digital travaille la nostalgie d’un âge d’or, durant lequel de jeunes geeks découvraient un monde à la mesure de leur insécurité et de leur soif d’aventure immobile. Ainsi, le personnage apprendra-t-il à utiliser son ordinateur, à se connecter puis, en écoutant les anciens, il découvrira le moyen de télécharger des logiciels pirates, de gruger sur les appels à distance et même de hacker un mot de passe. Peut-être notre solitaire génie du clavier croisera-t-il aussi l’amour ou encore une dangereuse conspiration… En tout cas il lira des dizaines de messages, souvent amusants, parfois didactiques — entre les leçons des vieux hackers sur les premiers virus, ou les discussions sur la culture pop de l’époque, tu en apprendras plus long sur l’underground geek, à la fois proches de nous et si lointains…

La narration s’effectue principalement à travers des échanges de messages privés, ou par le biais de posts sur des forums. Plus qu’un jeu au sens strict (même s’il y a quelques énigmes), Digital est une expérience interactive mais linéaire, une sorte de longue nouvelle de deux heures, présentée sous forme ludique. Si les clichés ne sont pas tout à fait absents, qu’il s’agisse de références peut-être un peu voyantes à la littérature cyberpunk (William Gibson en tête), ou d’un sentimentalisme qu’on peut juger artificiel, ils permettent néanmoins de conférer à l’histoire une dimension mythologique. Sans en révéler plus, on peut songer à une transposition féministe et geek du mythe d’Orphée, et l’expression souvent volontairement naïve des personnages révèle chez l’auteure une certaine poésie, qui se manifeste notamment dans un final sincèrement mélodramatique.

La limite de la fiction interactive, c’est quand elle condamne le joueur à des tâches ingrates. Le choix de ne pas montrer ce qu’écrit le héros (même si l’on peut lire le titre de ses messages) est peut-être discutable car il mène parfois à confondre les interlocuteurs et les dialogues, et à amener le jouer à résoudre les problèmes en force, spammant tous les correspondants de messages pour obtenir la réponse permettant de faire avancer l’intrigue. On peut malgré tout défendre ces artifices dans la mesure où la désorientation sert l’impression de découvrir un monde nouveau, un réseau peuplé d’êtres lointains et mystérieux cachés derrière d’étranges pseudonymes.  Le jeu dégage ainsi, quand il nous accroche, un sentiment de solitude qui reflète bien une certaine amertume que connaissent tous ceux qui passent trop de temps devant leur écran. Certains moments de tension narrative sont d’ailleurs renforcés par la difficulté du surf : quand tout va mal et que tu cherches des réponses rapides, entrer deux numéros de téléphone, avoir un code de carte de paiement piratée refusé, en entrer un autre, puis chercher un mot de passe, je puis te garantir que c’est un rudement efficace moyen de produire du suspense.

Entièrement gratuit, Digital : A Love Story est un programme précieux, superbe lettre d’amour aux débuts de l’ère des réseaux, qui vaut largement que tu prennes le temps de te laisser charmer. Si tu veux en savoir plus sur la démarche de la créatrice, l’entretien est ici.

Written by Martin Lefebvre

21 mars 2010 à 00:11

7 Réponses

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  1. Original comme concept, merci d’avoir présenté ce jeu.

    Alexis

    21 mars 2010 at 18:11

  2. J’ai téléchargé le jeu. Dommage, je suis déjà bloqué!

    En tout cas, l’ambiance y est! J’ai à peu près le même âge que Christine Love. D’ailleurs, dans le jeu, on peut se connecter virtuellement et cela m’a rappelé quelques souvenirs.

    Mon père me racontait comment il envoyait des messages écrits par ondes radio sur son ZX-81. L’antenne était tellement grande qu’il avait du demander l’autorisation (c’est un fil qui s’accroche sur deux toits par exemple). Je pense avec un certain émoi que les radio-amateurs, tels que mon père et qui sont en voie de disparition et c’est dommage, parce qu’il y avait une certaine magie à pouvoir communiquer avec quelqu’un en Italie, en Allemagne, parfois plus loi, la Pologne, la Russie… Et même le Japon une fois (faut faire une enquête sur l’antenne Niagi, une grande invention de notre siècle). Et je me rappelle que je jouais dans le shack de mon père sur l’Atari je sais plus combien pendant que mon père mettait au point ses circuits imprimés qu’il passait dans un liquide et à la lumière ultra-violet.

    Tout ça pour dire que Digital : A Love Story rappelle bien des souvenirs!

    Numerimaniac

    25 mars 2010 at 00:15

  3. Le gros reproche, c’est en effet que parfois il n’est pas évident de savoir ce qu’il faut faire ensuite. On sent que Love n’est pas réellement game designer, et qu’elle cherche surtout à présenter différemment (et brillamment) un récit.

    Essaye de spammer tes contacts, regarde les mails…

    Si tu ne trouves pas, c’est encore frais dans ma mémoire, je dois pouvoir t’aider sans te spoiler. T’es coincé où ?

    Martin Lefebvre

    25 mars 2010 at 07:29

    • Je me suis débloqué tout seul! Merci tout de même de proposer ton aide!😉

      Mais je suis d’accord avec toi.

      Numerimaniac

      25 mars 2010 at 22:29

  4. […] Christine Love, auteure du remarquable Digital (si ce n’est déjà fait, tu peux lire le bien que j’en écrivais il y a quelques semaines) serait-elle la digitaline des vieux geeks, soulageant leur cœur en […]

  5. […] ans. Et voici qu’une jeunette de vingt ans – il est vrai elle-même auteure d’un remarquable récit interactif — me conseille de jouer à Photopia, un jeu écrit en 1998 par Adam Cadre, et c’est la […]


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