Devant ton écran

A travers murs

with 2 comments

Tu le sais peut-être, le troisième volume des Cahiers du jeu vidéo est sorti aux éditions Pix’n Love. Consacré à la ville, un sujet qui me tient à coeur, l’ouvrage m’oblige à un vigoureux copinage : outre ton serviteur, on retrouve les camarades de Planetjeux ou de Chronic’art. Tu peux allez lire un compte-rendu sur le site Grospixels, signé Laurent Roucairol, lui aussi contributeur. Ehontée auto-promotion t’écrieras-tu ! Double égocentrisme puisque tu as placé deux articles dans cet ouvrage (l’un consacré à l’insécurité vue dans les beats des années 80, GTA et Condemned, l’autre à la ville labyrinthe) ! Martin Lefebvre, qui en faisant mine de faire parler ton lecteur parle de toi à la troisième personne,  le fat que tu as toujours été est démasque ! Mais je t’assure, lecteur… Suffit, que ta vanité t’étouffe ! Ecoute, bienveillant lecteur, on va faire quelque chose, que ce billet soit une sorte de bonus, un addendum impromptu à cette histoire de ville-labyrinthe, avec un détour par le champ de bataille moderne

Eyal Weizman

Eyal Weizman est un architecte israélien qui enseigne à Londres : je n’ai pas encore lu son ouvrage A Travers les murs, publié par les éditions La Fabrique, et dont j’ai découvert l’existence grâce à un post sur le toujours très intéressant Selectbutton. Tu trouveras sur le site Nonfiction un intéressant compte-rendu de l’ouvrage, signé Thomas Fourquet. Si les résumés que j’ai pu lire sont fidèles (en attendant de me procurer le bouquin… tiens, je me demande si ne voici pas le chapitre en question en PDF, mais en anglais… ), Weizman explique comment la guerre urbaine en Palestine a modifié la doctrine militaire de l’armée israélienne. Les villes arabes se présentent comme un véritable enchevêtrement de ruelles, qui posent de gros problèmes pour l’infanterie traditionnelle, qui est notamment habituée à fonctionner grâce au couvert aérien et à l’appui des blindés. Aussi des officiers israéliens « de gauche » ont-ils cherché de nouveaux outils théoriques pour penser le conflit urbain. Ils se sont notamment inspirés de certains concepts deleuziens (attention, je n’ai jamais compris grand chose à Deleuze, sois clément) chipés notamment dans Mille Plateaux : ainsi, la différence entre espace lisse et espace strié permet de penser la guerre urbaine. La ville, labyrinthique, est pour le combattant un espace strié, qui restreint le mouvement au lieu de le libérer. La nouvelle stratégie de l’armée israélienne consiste donc à lisser l’espace, que ce soit par des frappes aériennes ou des trouées au bulldozer afin de dégager le mouvement. Plus radicale encore, la méthode employée à Naplouse en 2002 : les soldats de Tsahal sont littéralement passé à travers les murs, retournant à leur avantage le couvert qui bénéficiait d’ordinaire aux Palestiniens.

Red Faction : Guerilla, le décor destructible pour fluidifier l’espace

« un monde d’infinie fluidité, où l’espace urbain deviendrait aussi facilement navigable qu’un océan – ou qu’un jeu vidéo »

— Eyal Weizman

Cette pénétration peu conventionnelle, permettant de fluidifier l’espace peut faire penser au cinéma, notamment à la manière dont se déplace John Mc Clane dans Die Hard, rampant dans les galeries de ventilation pour échapper aux preneurs d’otage, comme le montre cet intéressant article sur bldgblog. Mais bien entendu, c’est au jeu vidéo que l’on songe tout aussi immédiatement. Ainsi, quelle meilleure illustration des doctrines israéliennes que l’avancée de Solid Snake dans le premier acte de Metal Gear Solid 4 ? Se glissant dans le moindre creux d’une ville en ruines, le héros de Kojima serpente ni vu ni connu et maîtrise ainsi le champ de bataille urbain. On songe aussi à Red Faction : Guerilla. Le jeu de Volition propose des décors entièrement destructibles : un mur vous embête ? Aucun problème, quelques coups de masse, et voilà l’espace lissé. On pourrait sans doute multiplier les exemples à souhait, mais tu as compris le message. Ce n’est peut-être pas tant qu’il faut voir dans le jeu vidéo une expression pure du complexe militaro-industriel cher au camarade Fortin (tiens et pour la route, lis sur le conflit israélo-palestinien sa pertinente analyse de Raid Gaza !) : après tout, suprême ironie, même Deleuze le militant pro-palestinien est recyclé par la pensée militaire israélienne. Sans doute faut-il aussi interpréter cette coïncidence entre la guerre moderne et le jeu vidéo comme la preuve d’une utilité du jeu, qui comme le note Michel de Certeau dans L’Ecriture de l’Histoire (et j’adore cette citation) est le lieu où une société « explicite, miniaturise, formalise ses stratégies les plus fondamentales ». Comme si le gameplay, de même que la philosophie, pouvait aider à penser l’espace urbain et la manière de le traverser, de le manipuler… Reste à espérer que le jeu vidéo puisse servir à de plus nobles causes que la répression de l’Intifada

Written by Martin Lefebvre

24 janvier 2010 à 21:37

2 Réponses

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  1. Waaa, ça commence comme de l’auto-promo et ça finit en réflexion très intéressante. Ca donne envie de lire ton article sur la ville labyrinthe, normalement je devrais recevoir le bouquin (et le 2 aussi, je suis en retard, pouah) bientôt.

    Simply Smackkk

    28 janvier 2010 at 22:01

  2. […] vite, tel un M1Abrams déboulant sur la route de Fallouja, quelques intuitions, suite au billet précédent. Non, je ne me suis pas encore procuré le livre de Weizman, inquisiteur lecteur. Par contre, là […]


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