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La charrette de Noël (EA licencie)

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Le jeu vidéo devait être recession-proof ; touchés par la crise, les consommateurs ne manqueraient pas de se replier vers l’évasion que procure le jeu HD, bien au chaud sur le canapé, loin des troubles de l’époque. Et pourtant, comme en finance, le AAA des jeux n’est plus une garantie de profits. Electronic Arts, il y a peu encore premier éditeur mondial semble en faire l’amère expérience, puisque voilà le géant obligé de se séparer de près de 1500 salariés (sur environ 8000), notamment chez Mythic (Warhammer Online, un échec), Pandemic (Mercenaries 2, un flop, et bientôt The Saboteur qui sent le sapin), EA Tiburon (le toujours très populaire Madden, Tiger Woods) et EA Black Box (Need for Speed, mais la franchise a  depuis été confiée à Criterion). Si certains récents produits d’EA, comme un FIFA renouvelé ou Dead Space, semblaient renouer avec un public gamer longtemps méfiant face à l’éditeur géant, on se demande comment interpréter cette vague de licenciements.

Il faut évidemment penser aux développeurs qui se retrouveront au chômage juste avant Noël, dans un marché du travail largement saturé. EA ne manque pas d’élégance, puisque certains licenciements semblent prévus une fois les projets terminés : ainsi, il semblerait, si l’on en croit Kotaku dont les informations restent au conditionnel, que l’équipe responsable du développement de Command & Conquer 4: Tiberian Twilight aurait été prévenue de sa liquidation une fois le produit terminé en 2010. Merveilleux moyen de motiver les troupes. Déjà exploités par les heures supplémentaires non payées lors des périodes de charrette (ou crunch en termes de l’industrie), payés au lance-pierre par rapport à la majorité des informaticiens, les développeurs semblent constituer pour les éditeurs une variable d’ajustement exploitable à merci. Il faut dire que les jeunes informaticiens rêvant de participer au "glamour" de l’industrie vidéoludique, quitte à faire pas mal de sacrifices, ne manquent pas. Tu m’étonnes que les PDG d’EA & co en profitent.

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The Saboteur : ça sent le sapin pour Pandemic

S’il faut bien admettre que certains studios EA nécessitaient peut-être d’être refondus, par manque de résultat, tant financiers qu’artistiques, les joueurs auront du mal à ne pas s’inquiéter pour l’avenir des développeurs internes à la grande boîte… Bioware, allant de succès en succès, semble protégé. Mais pour combien de temps ? Généralement, un échec suffit à décapiter un studio interne d’EA, et il est difficile d’oublier que la firme a dispersé des équipes aussi mythiques que Westwood ou Origin Systems. On a beaucoup glosé sur l’évolution de l’éditeur entre les mains de son nouveau PDG John Riccitiello (sa bonne bouille illustre l’article), mais pressé par des résultats financiers décevants, EA semble revenir à ses bonnes vieilles méthodes d’élagage sauvage.

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Warhammer Online et Mythic font grise mine

Là où le bât blesse, c’est que de l’argent, si EA n’en n’a plus pour payer des salariés, il ne lui en manque pas pour continuer ses acquisions. Symbolique au plus haut point, le jour même de l’annonce des licenciements, l’éditeur proclamait fièrement avoir acheté le développeur Playfish, auteur de jeux à succès sur Facebook, payé la bagatelle de 275 millions de $… Si financièrement l’affaire ne semble pas mauvaise, puisque Playfish est réputé rentable, et que le marché des jeux casual semble en progression constante (reste à voir s’il ne s’agit pas d’un effet de mode), moralement c’est une autre histoire. Les joueurs se remettront sans doute de ce manque d’intérêt de l’éditeur qui semble leur tourner le dos : après tout, ils auraient pu réserver meilleur accueil aux titres les plus originaux d’EA. Par contre, les développeurs sur le carreau doivent l’avoir mauvaise. Mais que voulez-vous, la grande tradition du capitalisme, cet humanisme bienveillant, pense avant tout aux pauvres actionnaires d’EA et Playfish qui ont connu des temps difficiles, et qui n’ont pas eu la chance de faire des semaines de 120 heures pour boucler un jeu dans une industrie si rock’n’roll. Il faut bien consoler les financiers, si fréquemment conspués ces derniers mois.

La question qu’il faudrait se poser est peut-être celle de l’utilité de ces grands groupes comme EA ou Activision, qui loin d’apporter aux développeurs une stabilité financière en répartissant les risques, semblent introduire une précarité plus forte encore là où ils prennent les commandes. Morale du capitalisme financier contemporain non réformé, qui attend des résultats irréels, sans hésiter à pressurer les employés avant de les jeter à la rue. Ce qu’il y a de plus inquiétant au final, c’est de se dire que le cas EA est un cas d’école.

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Written by Martin Lefebvre

11 novembre 2009 à 14:48

Publié dans Analyse

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Une Réponse

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  1. Pour bosser en partenariat avec EA sur divers projets, ils portent en effet une attention toute particulière à la communauté des gamers. A l’opposé de la politique d’Ubisoft, qui fournit le strict minimum vis-à-vis de ses joueurs.
    Mais de mon point de vue, EA a vraiment tendance à jeter l’argent par les fenêtres. Des studios se cassent la gueule par dizaine, mais cela ne les affectent pas, et ils continuent de financer des campagnes marketing absolument monstrueuses. Moi, ça ne me dérange, car je suis gagnant dans cette loterie ^^. Mais je pense à tous ceux qui sont virés avant les fêtes de fin d’année, dur.
    Lorsque je vois tous ses studios qui ont rythmé mon enfance vidéoludique mettre la clef sous la porte, j’ai le sentiment que l’on a franchi un cap et que le passe de notre loisir est confié à des financiers insensibles. La crise, c’est le moyen rêvé pour certaines personnes de fermer les studios qui gênent. Avant, la fin de cycle d’une boîte ne signait pas son arrêt de mort mais un nouveau départ, aujourd’hui c’est passage à la guillotine assuré si tu n’as pas une licence juteuse sous le bras. Je trouve ça révoltant.

    Phenos

    19 novembre 2009 at 03:21


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