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De la cour (Suikoden V)

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suikoden

Depuis dix heures, lecteur, je me fais balader par Suikoden V. Je commence à peine à voler de mes propres ailes. Dix heures d’exposition, remplies de dialogues et de cinématiques, avec à peine quelques phases réellement interactives, et encore, strictement cadrées. Dix heures de plaisir pourtant : Suikoden V développe une histoire haletante, qui justifie pleinement que le joueur soit tenu en bride.

Vois-tu, le héros est le jeune prince du matriarcat de Falena. Rôle ambigu puisqu’il n’a aucune chance d’accéder au trône réservé à sa jeune sœur Lymsleia, tout en étant témoin, et bientôt acteur des multiples intrigues de cour qui agitent un royaume se remettant péniblement de troubles civils. Je sais bien que si tu étais un de ces princes sans espoir de couronne, tu farmerais les cocktails dans des discothèques selects, tu épouserais une écuyère transsexuelle lootée dans un cirque, tu ferais du bobsleigh sous les tropiques et les quatre cent coups sur des plages privées… Je ferais sans doute comme toi. Mais le héros de Suikoden V est un garçon bien élevé, qui obéit aux ordres de papa et maman, et se plie au protocole. Le jeu montre donc le métier de prince sans couronne, et à travers mon avatar, j’ai rencontré des sénateurs obséquieux, respecté des coutumes ancestrales, participé à un duel rituel, assisté à des dîners guindés, le tout avec la politesse des grands, ne me déparant jamais d’un sourire de façade. Je me suis senti balloté par les événements, j’ai rongé mon frein, et j’ai commencé à soupçonner tout le monde ou presque. Je suis entré dans mon rôle, et à présent que les événements ont pris la tournure tragique qui se profilait – et que j’espérais car après tout au royaume d’utopie on chercherait en vain les aventures – j’ai bien envie de me tailler une place dans ce nid de vipères.

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Un duel rituel, obligation princière

Ainsi, Suikoden V a réussi à me captiver et à m’impliquer dans son intrigue politique. Cela tient sans doute aux qualités d’écriture et de character design. Un des traits caractéristiques de la série est de proposer une vaste galerie de personnages, dont pas moins de 108 jouables. Si la distribution n’échappe pas aux clichés du genre, ceux-ci sont employés avec une louable subtilité. Les personnages secondaires sont tracés d’une main ferme, et prennent consistance en quelques lignes de dialogue.  L’esthétique typique de l’anime se prête finalement bien au principe dramatique du mélange du sublime et du grotesque. Les personnages épiques côtoient les types comiques, et le jeu passe de l’élégiaque au comique avec une belle énergie vitale. L’intrigue, avec ses trahisons et ses coup-fourrés prévisibles n’est certes pas d’une originalité folle. Mais une fois de plus, l’efficacité de la caractérisation fait ses preuves. Les personnages ont, une fois n’est pas coutume, de réelles motivations pour agir, et même le méchant manipulateur du moment (tu te souviens que dans les JRPGs, il y a toujours un mal derrière le mal), ne manque pas de complexité, et si l’on peut dire de « zones de lumière ». Inversement, les alliés du moment, y compris les plus proches ont leur part de mystère. Par ailleurs, Suikoden V se distingue par une cruauté raffinée : à Ferala la politique de cour nécessite, plus encore qu’un machiavélisme, une sorte de sado-masochisme. Pour agir, pour défendre ce qu’ils ont de plus cher, les personnages se doivent de souffrir et de faire souffrir. Lymsleai, la jeune sœur du héros qui doit hériter du trône, est un personnage particulièrement touchant. Alors qu’elle n’est qu’une enfant, encore fantasque et capricieuse, elle a déjà intégré les devoirs politique d’une future reine. Elle est au centre des intrigues, dans lesquelles sa position même l’oblige à participer avec abnégation, et à être manipulée y compris par ceux qui l’aiment. Sa passivité, comme celle du Prince, est celle de l’instrument politique, et celle aussi que subit évidemment le joueur.

suikoden interface

Les villes et l’interface sont un peu fades…

Tous ces aspects créent un suspense prenant, qui permet de mettre – pour le moment du moins- un certain nombre de défauts de côté. Car à dire vrai, si l’histoire m’a subjugué, je reste plus circonspect quant au jeu lui-même. A ce titre, je commence à partager les reproches du camarade Montagnagna qui a évidemment plus avancé que moi (et qui a l’audace de placer un assez vilain spoiler concernant les premières heures de jeu). A côté des sommets du genre sur Playstation 2, comme Final Fantasy XII ou Persona 4, le jeu de Konami paraît cruellement daté, tant d’un point de vue technique que ludique. Si les personnages, encore eux, sont modélisés avec grâce, les décors sont d’une fadeur parfois gênante. Les villes notamment, grisâtres et difficiles à parcourir, déçoivent l’explorateur. Ce n’est certes pas l’essentiel, mais la fadeur des arrière-plans tend à gêner l’immersion, et les « palais mirifiques », comme les « forteresses imprenables » se résument trop à de mornes couloirs pour qu’on les prenne au sérieux. Côté mécanismes de jeu, Suikoden V regorge de sous-systèmes, dont je suis encore loin d’avoir expérimenté tous les aspects : outre l’exploration et les combats typiques du genre, il y a des batailles rangées qui donnent lieu à un assez maladroit RTS-light, des duels, un système de commerce qui semble assez développé… Je n’en suis pas encore là, mais je sais que la série propose toujours la construction d’une forteresse. Ainsi, difficile de juger au bout de dix heures, mais tu peux toujours noter qu’a priori les combats aléatoires sont fréquents et répétitifs, ce qui n’est guère rassurant quand on sent que le jeu a du coffre et pourrait fort bien me réclamer des dizaines et des dizaines d’heure d’attention, que je ne suis pas certain de vouloir lui consacrer.

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La reine Arshtat règne sur un nid de vipères

Voilà où j’en suis avec Suikoden V. Avide de connaître la suite et de guider le prince à travers les embûches, suspicieux quant à l’intérêt ludique du jeu. Car si j’ai été charmé par l’intrigue, il m’est aussi arrivé de bailler. J’ai parfois eu l’impression que cette histoire aurait gagné à être racontée sous une autre forme, en manga par exemple. C’est l’éternel problème du JRPG « cinématique », qui à de rares exceptions près  (Persona 4 par exemple) peine à trouver une cohérence entre les mécanismes de jeu et la narration. Les deux aspects ne sont pas inconciliables, il leur arrive même fréquemment de se compléter, mais il y a dans le genre, et peut-être dans le jeu vidéo en général, un impensé souvent inconfortable dans leur relation. Mais ce n’est sans doute pas le meilleur endroit pour approfondir la réflexion, en tout cas pas tant que le jeu ne s’est pas ouvert. Je ne sais pas jusqu’où je poursuivrais le voyage, mais je ne manquerai pas de te tenir informé, lecteur. Quoiqu’il en soit, durant les dix heures que j’ai déjà consacrées à Suikoden V, il s’est passé quelque chose. C’est au moins le signe que le jeu vaut le détour, si tant est que tu aies le temps et la patience de te laisser berner dans cet univers bavard, singulier et intriguant.

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Written by Martin Lefebvre

19 juillet 2009 à 21:41

Publié dans Critique

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2 Réponses

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  1. Voilà quelques minutes que je tourne autour de cet article, que j’ai envie de réagir, mais que je n’arrive pas à formuler précisément mon idée. Néanmoins, j’ai envie de poser, pour me consoler, une question courte mais peut-être pas évidente :

    tu dis que Suikoden V a une histoire qui t’a subjugué. Est-ce que cette histoire t’a subjugué pour du jeu vidéo, ou est-ce qu’elle t’a subjugué tout court?

    Numerimaniac

    22 juillet 2009 at 21:51

  2. Difficile de distinguer le fond de la forme. L’histoire telle qu’elle est marche parce qu’elle racontée sous forme vidéoludique, dans le genre codifié du JRPG cinématique. Avec ses tics et ses clichés.

    Ce serait sans doute pas de la grande littérature parce que la vision du monde proposée manque un peu de subtilité. En même temps je trouve souvent l’innocence affichée des JRPGs assez raffraîchissante. Mais l’intrigue en elle-même, encore qu’assez classique est pas vilaine : les responsabilités du pouvoir, le pouvoir comme représentation… il y a une remarque là dessus assez marrante quand le héros change de fringues… C’est du fan service, et en même temps il s’agit de lui construire un nouveau personnage maintenant que son statut politique a changé, etc. La guerre civile, les alliances qui se retournent, le côté mélange du grotesque et du sublime, c’est assez shakespearien en fait. Bon, c’est pas le roi Lear, mais ça fonctionne, et c’est pas si bête.

    Alors évidemment, il faut relativiser. Mais dans le cadre d’un media naissant, de culture populaire, c’est du beau travail.

    Enfin au début parce que là au bout de 15 heures ça commence à tomber dans le cliché, mais ça c’est aussi un problème du genre, pour faire durer on s’éparpille, on redouble les péripéties et les digressions qui embourbent l’intrigue.

    Bon et puis les donjons sont à chier comme je le craignais.

    Martin Lefebvre

    23 juillet 2009 at 11:35


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