Devant ton écran

Skool Daze

with one comment

sdaze2

Non, je n’ai pas resorti le Spectrum pour retourner en enfance. Je suis encore au lycée, mais de l’autre côté de la barrière. Ne t’inquiète pas, je ne cherche pas à te refourguer un de ces bouquins de profs désabusés ou naïvement enthousiastes comme il en fleurit à chaque rentrée, et qui se vendent plutôt bien j’imagine, sinon on n’en produirait pas tant. A part son PEL, je n’envie rien à Bégaudau. Mais je ne sais pas si tu as remarqué, on parle beaucoup de l’influence néfaste du jeu vidéo sur les pauvres adolescents, qui seraient transformés en tueurs asociaux improductifs au premier contact avec une manette. Je ne suis pas de la trempe d’un Shane Fenton, et je ne désire pas me lancer à fond dans le débat, si bien que je me contenterai de quelques anecdotes : le point de vue d’un prof-gamer, qui enseigne en lycée général et technologique, à Schpountz, grande banlieue anonyme.

Chez les garçons, il y a beaucoup de gamers. Dans la cour (et même les cours), y’a de la PSP par exemple, je crois que la DS troublerait trop nos virils adolescents, ça doit empêcher les poils de pousser. Le jeu PC de son côté est loin d’être mort. Counterstrike est très pratiqué. Les bourgeois jouent à Wow, il faut de l’argent pour se payer l’abonnement. Sur les classeurs, on peut lire « Maleficiousor, démoniste 80 » ça donnerait presque envie d’aller sur l’armurerie et de retrouver les personnages. Au nombre d’objets épiques, on pourrait facilement déduire le temps que passent nos chers élèves à farmer Naxxramas au lieu de grinder leurs dissertations. Tu te disais que nés dedans, les ados maîtriseraient les nouvelles technologies, nageant sur le ouèbe comme des poissons dans l’eau. Mais en fait ils sont trop candides pour la plupart. Le CPE me racontait après un conseil qu’il suivait les élèves à problèmes via… Google. Facile de dénicher leur blog et de les voir en photo fumant des pétards, ou plus crétin encore, posant fièrement, bombe en main, devant le joli tag qu’ils viennent de peindre sur la porte de la B 208.

Cyberpeur

C’est pas tant que ça Big Brother, qu’une absolue naïveté. Donc oui, les nouvelles technologies sont dangereuses pour les adolescents : ils risquent de se faire serrer. Je sais pas si c’est pour ça qu’il y a eu cette conférence, la semaine dernière, organisée par un sombre organisme qui se dit affilié à la gendarmerie nationale. Conférence destinée aux adultes : parents d’élève et personnel éducatif, pour les informer des affreux dangers des nouvelles technologies. Je n’y suis pas allé, je ne bossais pas ce jour là, et je me voyais mal commuter jusque Schpountz pour aller foutre le boxon. En tout cas le tract annonçant cette petite sauterie m’aurait fait bien rire s’il ne faisait aussi froid dans le dos : sur le même plan, des dangers aussi variés que les « blogs », « la cyberpédophilie » , et les « jeux vidéo » . On se souvient de la splendide publicité payée par nos impôts sur les dangers d’internet :

Merci Nadine Morano, tu nous sauves nos enfants. « Ne laissez pas le danger entrer chez vous ». C’est ça qui est chic avec l’ère sécuritaire que nous traversons : pourquoi s’emmerder à user de subtilité, alors qu’à la bourrinne ça marche beaucoup mieux. Un prof qui écrit un blog sur les jeux vidéo, je vous laisse imaginer comment il est cyberpédophile (surtout s’il avoue jouer Talim à SoulCal). Pour parfaire le tout, reste à linker Nadine vers 4chan, qu’elle en fasse un infarctus. J’entends les hélicos du GIGN qui approchent, je crois que je vais jouer à Doom pendant qu’ils assiégent mon appartement de forcené, je leur tirerai dessus avec mes ondes mentales…

Mais je m’égare.

« Je suis pas un no-life tout de même »

cs

Evidemment ces petits jeunes avec leurs réflexes de 15 ans me botteraient les fesses : je joue pas à CS.

C’est vrai que certains lycéens abusent un peu avec les jeux vidéo. Prenons le cas de Gautier, que je recevais avec sa mère lors d’une réunion parent-prof. Il est dans une bonne classe (enfin pour le lycée de Schpountz), plutôt pas bête Gautier, seulement on voit bien qu’il bosse pas assez : ses devoirs sont torchés à la va-vite, le genre écrit sur la vitre du bus qui l’emmène au lycée, du coup les résultats suivent pas. Gautier joue à Counterstrike. Il a même fondé un clan, et il passe beaucoup de temps en ligne de son propre aveu. C’est pas la première fois qu’on en parle, il avait promis qu’il lâcherait un peu, et qu’il ferait un effort pour bosser plus régulièrement. Sa mère le comprend pas bien, elle a même un peu peur de ce grand gamin. Il faut dire qu’il n’est pas tendre avec elle : il hausse le ton, alors qu’avec moi il est plutôt modéré. D’entrée de jeu, Gautier sent le besoin de se justifier, il prend la parole avant même qu’on puisse en placer une. Ok, il a arrêté Counterstrike quelques jours, mais bon, il avait compét’, donc il a dû s’entraîner à nouveau. Mais « je suis pas un no-life tout de même, un no-life il fait que ça… » il me sort un argumentaire sans doute puisé sur les forums de Jeuxvidiots.com. Intérieurement ça me fait marrer, on est toujours le casual d’un autre, c’est bien commode. Mais bon, c’est un peu déplacé et surtout ridicule cette justification, et il commence à m’énerver, alors je hausse un peu le ton pour éviter qu’il s’enflamme trop. Je me fous un peu de lui quand il me sort le classique « je vais m’y mettre, si je m’y mets je vais progresser ». Pas que je pense que son cas soit désespéré, mais on devient vite désabusé de ce genre de discours promettant une conversion magique du glandeur au bosseur. J’ai limite envie de lui dire que s’il veut devenir un bon nerd, qu’il se trouve d’abord un boulot peinard et après il fera ce qu’il veut de ses soirées.

skooldaze

A vrai dire, je l’aime bien Gautier. Il est un peu ridicule, il parle de lui de manière aparemment objective, genre je comprends bien ce que je suis en train de faire, il ressort le discours convenu pour essayer de se défendre :  «Oui, je sais bien, pour réussir, il faut que je fasse plus d’efforts, etc. » Il a la tchatche, il ferait un bon littéraire. Je peux comprendre que le lycée l’emmerde, que la vie à Schpountz soit pas bien gaie, et qu’il ait besoin d’évasion, de compétition. Quand on y pense, on rencontre des problèmes similaires avec les élèves qui pratiquent du sport ou de la musique à haut niveau. En plus des cours et des devoirs, 10-15 heures de danse ou de violon par semaine, c’est beaucoup pour un adolescent, surtout quand il n’est pas fait en airain. Bien entendu, c’est d’autant plus difficile de convaincre les élèves et leurs parents qu’il faut lever le pied que la pratique est socialement bien vue. Vu de loin, Gautier qui parle fort pour se défendre, et qui promet de passer par le Bios si on lui met un code parental sur le PC est victime du jeu vidéo, ça le rend zinzin. En fait, ça a plus l’air d’un symptôme des difficultés éprouvées par les parents à affirmer leur autorité. Il faudrait que je parle à Gautier de gamer à gamer, pour lui dire à quel point ses arguments sont clichés. On verra bien, après tout je ne me fais pas plus de soucis que ça pour lui.

« Un art c’est subjectif, pour nous le jeu vidéo est un art, on n’est pas obligé d’être de notre avis… »

floppymario

On va finir par une note plus légère. Exposé en classe de seconde, sujet, que je donne tous les ans, et qui trouve en général preneur : « Le jeu vidéo est-il un art ? » Question battue et rebattue, mais qui permet d’esquisser des réflexions parfois intéressantes. A vrai dire, autant sur le slam ou le hip hop j’ai entendu des choses excellentes, autant sur le jeu vidéo les élèves sont assez mauvais. Cette année, je suis pas déçu, j’ai droit à un exposé d’une nullité touchante. C’est assez bizarre d’écouter un exposé quand on est prof. On se met au fond de la classe, comme un élève, et on doit se taire : on a perdu l’habitude de ne plus être la vedette. Là j’avoue, je gesticulais vers la fin, je soupirais, je bougeais les bras. Trois élèves scientifiques, pas cons mais glandos, pas les plus charismatiques mais ils ont fait un effort… Un plan complètement surréaliste, qui passe sans transition de l’impressionnisme à Pong (n’allez pas imaginer un parallèle brillant, l’analyse se limitant à « il y a »), tentant un parallèle entre histoire des arts et histoire des jeux vidéo, enfin sans parler de l’histoire du jeu vidéo, mais en évoquant « le jeu vidéo accusateur » (pour accusé), avec une voix qui serait à sa place sur M6. J’ai pas tout suivi, mais ils ont causé du suicide d’une adolescente thaïlandaise qui en fait ne jouait pas aux jeux vidéo, un truc comme ça. Il me semble que l’argument central de cette bouillie était un truc dans le style : « Jeff Koons exposé à Versailles c’est pas de l’art, alors le jeu vidéo ça peut être de l’art ». Et bien sûr, l’imparable conclusion, à vous laisser bouche bée : « un art c’est subjectif, pour nous le jeu vidéo est un art, on n’est pas obligé d’être de notre avis, mais bon y’a d’la musique et pis des graphismes ». Élémentaire.

T’en fais pas pour moi, j’chuis un professionnel, j’ai l’habitude d’entendre des lycéens raconter nimp’.

Je les ai vaguement incendiés avant de leur mettre onze pour le travail fourni (les exposés je vois ça comme une distribution de points, c’est peut-être pour ça que j’entends autant de trucs nazes), et j’ai tout de même essayé de les reprendre sur les plus grosses absurdités qu’ils avaient sorties. Encore une recherche effectuée sur les forums de Kikoolol.net… « Les jeux casuals c’est que pour de l’argent, alors que les jeux hardcores c’est que du gameplay ». Eh les gars, y’a des filles là, et même des mecs qui jouent pas, faut parler français les petits geeks. Najima elle le dit : « Moi je joue à Tetris sur mon portable, c’est tout. » « C’est quoi le gameplay ? » Blanc gêné des trois scotchés au tableau. C’est quoi « casual », « hardcore » ? Ca vasouille. Je finis par le headshot, même si c’est trop facile avec les nioubs de la rhétorique, ça doit être mon côté player killer : « Les gars qui font Gears of War ou Halo 3, ils sont philanthropes (ça leur fait toujours du vocabulaire),  peut-être ? » Les autres élèves se désintéressent de la question, ça bavarde. J’arrête là, ça sonne de toutes façons.

Driiiiiiiiiin. Fin des cours.


Written by Martin Lefebvre

7 avril 2009 à 11:20

Publié dans Analyse

Tagged with , , ,

Une Réponse

Subscribe to comments with RSS.

  1. Hé hé, j’aime bien ta petite histoire. Ca doit pas être facile de les défendre, même un tout petit peu.

    D’un coté tu as une certaine passion commune avec eux, de l’autre, keski’sont cons C jeunes !

    J’aime beaucoup l’aveu du CPE, concernant le danger google de se faire serrer.

    Sinon j’ai fait un petit tour hier sur vot’ blog monsieur Marting, ben vous racontez pas qu’des conneries que j’dis ! Je reviendrai du coup🙂

    Sioupa meusson

    7 avril 2009 at 12:59


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :