Devant ton écran

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

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C’est une fable fameuse. Perrette est une bonne petite capitaliste : sur la route du marché, elle rêve le devenir de son capital. Du Pot au lait, elle fera une vache et un veau, et bientôt le lait coulera à flots, elle accumulera une fortune. Perrette pèse les risques et les contraintes économiques, le Renard, le prix du son, elle bâtit son empire sur une croissance progressive : le lait achètera les œufs, qui deviendront poulets sur un terrain propice, ces poulets serviront à investir dans un porc, le porc gavé se changera, au cours du marché, en une vache et un veau. Perrette est une joueuse, elle en a en tout cas les réflexes. Connaissance de l’ennemi, gestion des ressources, plan d’ensemble, le tout pour favoriser une expansion de la puissance. Mettez la à Starcraft ou à Civilization IV, elle saura bâtir une stratégie sur laquelle reposera un empire. Dans un Final Fantasy, Perrette grinderait juste ce qu’il faut, elle aurait l’élégance du farmer efficace.  Si Perrette est joueuse, c’est surtout parce que sa « fortune » est virtuelle, elle n’est que le fruit de son imagination. La fable est cruelle, Perrette se prenant au jeu d’un « esprit battant la campagne » saute à la manière du veau qu’elle imagine gambadant dans sa pâture, « transportée », se confondant avec l’objet de sa fiction. Et « Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée », vertigineux rappel à l’ordre, du fantasme le plus lointain au néant.

Vous reconnaissez évidemment La Laitière et le pot au lait de La Fontaine.

Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l’argent,
Achetait un cent d’oeufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
« Il m’est, disait-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d’un oeil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari
En grand danger d’être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l’appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant.

La Fontaine, le moraliste, l’auteur classique. Les Fables, ouvrage didactique destiné à former le Dauphin. Mise en garde contre les « châteaux en Espagne », qui sont de mauvaise politique. Du concret, base du calcul politique. A trop battre la campagne, Perrette risque fort d’être battue par son mari, rappelé à l’ordre par la force patriarcale, garante du réel contre les rêveries féminines. Car voilà bien une projection toute féminine, signe de  la bien connue légèreté du sexe faible :  « court vêtue »,  Perrette a les idées courtes et fantasques. Pour le politique, rien de plus dangereux que ces projets en l’air, ces calculs lointains et hasardeux. Paroles de hâbleur : « Quand je suis seulje fais au plus brave un défi »,  impossibles à concrétiser en action. Cela revient à fuir la réalité. Au moraliste de mettre en garde contre l’emportement d’une « flatteuse erreur ». C’est la critique classique de la vanité  source d’échec : La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf, et qui en meurt. La conquête en chambre, c’est le propre du roi ridicule. C’est devenir comme le Picrochole de Rabelais, qui écoutant les mauvais conseillers se voit roi du monde avant d’être sorti de son château, et perdre face au prince raisonnable, Gargantua.  Péril de la fiction, ennemie acharnée de la réalité. Le joueur se prend au jeu, et en oublie le reste, il est malade de la fiction, victime de l’imaginaire. Il n’est plus à même, perdu dans les transports du fantasme, de saisir l’opportunité de manière pragmatique. Devant ton écran, tandis que tu rêves de conquérir des Orients de pixels, tu te déboussoles, tu perds ton temps, tu t’engages dans l’inaction. Le récit est un piège comme l’écrit Louis Marin, et tu t’englues toi-même dans ses mailles, parce que tu ne regardes pas où tu vas. Voire.

La Fontaine le libertin. Le professionnel de l’imaginaire, auteur du « Pouvoir des fables » si bien analysé par Louis Marin. Le pouvoir a besoin de la fiction pour exister, seule la fiction lui permettant de trouver son absolu : sans la fiction que se joue Perrette, pas de pouvoir de l’argent, pas de valeur au capital. Ainsi, le pouvoir est en quelque sorte à la merci du récit : « Ainsi perd-il son temps dans les apparences ; ainsi est-il diverti par l’amusement ; ainsi joue-t-il comme un enfant » (Le Récit est un piège, Minuit, p. 33-34). Si même le roi absolu a besoin du récit pour asseoir son pouvoir, qu’en est-il de nous ? Sans pouvoir à affermir, la fiction nous permet d’entrer dans le pouvoir. C’est peut-être le secret de l’aveu formulé par La Fontaine, qui passe au « je » à mi-morale et raconte ses fantasmes de pouvoir « On m’élit roi, mon peuple m’aime ; / Les diadèmes vont sur ma tête en pleuvant ». Hors la fiction, cela n’a aucune chance de se produire. De même pour Perrette : une laitière devenir fermière, et qui sait, propriétaire capitaliste ? Sorti du rêve, on voit bien que le projet n’a pas de réalité. Alors oui, critiquer la fiction quand elle paralyse l’action, ou plus grave quand elle se confond à celle-ci : Pyrrhus, roi des Molosses, envahit l’Italie avec moins de 10000 hommes, et se condamne ainsi, chaque victoire le rapprochant de la défaite. Mais pour nous, simples particuliers ? Comment refuser le plaisir du récit fantasmatique, « il n’est rien de plus doux ». Morale ambigüe de La Fontaine. L’illusion est peut-être critiquable, mais elle permettait de sortir de soi-même : sa fin est un retour au soi ( « je rentre en moi-même »), inconfortable, mais pas parce qu’il est une chute. Bien plutôt parce qu’on revient à zéro, point de départ d’où, pour le pessimisme du fabuliste, on eût été bien en peine de partir sans l’échappatoire de la fiction. C’est la chute de la fable : « Je suis gros Jean comme devant », je rentre dans le rang, la banalité de ma condition de simple particulier ni riche, ni brave, ni séducteur.

A tout prendre, Perrette est séduisante en allégorie de l’imagination, elle qui « légère et court vêtue », va à « grand pas » sur le chemin de la réussite. Au point qu’on pourrait, comme La Fontaine, être tenté de lui emboîter le pas. Il s’agit peut-être d’accepter son sort, condamné à ne goûter le pouvoir que par la médiation fictive. Le jeu vidéo comme échappatoire, opium du peuple numérique. Certes. Mais la douceur du récit est en soi un pouvoir, le pouvoir par le jeu de l’imagination de s’accaparer le réel, et de le modeler suivant un désir brûlant, qui n’échappe pas aux rois eux-même. Il s’agit simplement, au contraire de Perrette, mais comme le fait le fabuliste, de prendre la mesure du « Pouvoir des fables » :

Si Peau d’âne m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême,
Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.

Aussi ne boudons pas l’extrême plaisir de nous projeter dans la fable ludique : amusons-nous comme des enfants, capricieux joueurs, et à travers les mécanismes imaginaires du jeu vidéo, transformons notre pot de lait en troupeaux innombrables. Les châteaux en Espagne sont faits pour être assiégés.

Written by Martin Lefebvre

6 avril 2009 à 19:33

Publié dans Analyse

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