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Homo Sacer

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Dans mon papier pour le premier numéro des Cahiers du jeu vidéo, consacré à l’ennemi vidéoludique, j’avais essayé, sans doute bien maladroitement puisque je sortais un peu des thèmes qui me sont chers, de parler de la manière dont l’ennemi vidéoludique est déshumanisé afin de rendre son massacre acceptable. En lisant Bienvenue dans le désert du réel (2005, Flammarion ; rééd. coll. « Champs » 2007), de Slavoj Žižek, je suis tombé sur la notion d’homo sacer, telle que l’emploie le philosophe italien Giorgio Agamben dans son ouvrage Homo sacer I. Le pouvoir souverain et la vie nue (1997). Agamben reprend un étrange statut du droit romain : l’homo sacer était « l’homme qu’on ne pouvait mettre à mort rituellement, mais qu’on pouvait tuer sans devenir criminel » (formule que je pique à Alain Renon du Monde Diplomatique). N’ayant pas lu l’ouvrage d’Agamben je me référerai surtout à l’interprétation qu’en donne Žižek, afin de donner un petit coup de pouce théorique à la réflexion que j’avais menée.

Selon le philosophe slovène (ouvrage cité p. 139-140), le terroriste est aujourd’hui une figure représentative de l’homo sacer. Žižek remarque que :

les terroristes d’Al-Qaeda ne sont pas des soldats ennemis [ce qui impliquerait qu’ils sont protégés par la convention de Genève], ce sont des combattants illégaux ; mais ce ne sont pas non plus de simples criminels [qui relèveraient du droit pénal] : les Etats-Unis d’Amérique se sont résolument opposés à l’idée de considérer les attaques du World Trade Center comme des actes criminels apolitiques.

En somme, le terroriste est situé dans une zone de non-droit, « Ennemi politique forclos de l’espace politique ». Le rapprochement avec l’ennemi vidéoludique dépolitisé, déterritorialisé et finalement déshumanisé paraît possible. Offert au massacre, l’alien, le zombie, le soldat masqué tiennent de l’homo sacer. Mais faut-il pour autant reprocher aux jeux vidéo de préparer le terrain idéologique au néo-conservatisme ? Comme le note p. 118 Žižek à propos d’éventuels précurseurs du nazisme (le romantisme politique, Wagner…), il ne faut pas lire a posteriori les précurseurs de l’événement comme nécessairement constitutifs de celui-ci dans sa singularité. En bref, ce n’est pas à proprement parler de la faute des jeux vidéo si GW Bush confond avec son fameux « the game is over » le jeu et la réalité, ou si Colin Powell imagine une guerre à distance sans victimes (du côté américain). C’est bien cette confusion qui crée le dérapage et l’inhumanité.

Ecrire cela ne revient pas à exempter une industrie vidéoludique qui a souvent travaillé main dans la main avec le Pentagone comme le rappelle à juste titre Tony Fortin dans différents articles consacrés au sujet (sur Planetjeux, Le Monde Diplomatique, mais aussi dans les Cahiers).

Written by Martin Lefebvre

21 février 2009 à 16:11

Une Réponse

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  1. […] parole, et la seule manière de purifier la ville est de le tuer : c’est un plus qu’un homo sacer, un parasite à dératiser avant qu’il vous saute à la gorge. Le joueur est projeté dans […]


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