Devant ton écran

Spécialiste des retournements de situation

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Publié à l’origine sur Planetjeux, mais indisponible depuis des années suite à un plantage de la base de données, voici extirpée des entrailles de mon disque dur une rapide critique de Phoenix Wright, Ace Attorney un jeu DS de Shu Takumi, écrite à l’époque où la série débarquait toute pimpante en Europe…

Ce n’est sans doute plus un secret pour les japonisants, la série des Gyakuten Saiban, littéralement un truc du genre Spécialiste des retournements de situation, est en train de devenir une valeur sûre du jeu portable, avec déjà trois volumes sortis sur GBA au Japon, et la toujours flatteuse caution de Hideo Kojima, fan inconditionnel. Profitons de la sortie de Phoenix Wright : Ace Attorney, un remake du premier volume sur DS, publié aux Etats-Unis, et prévu en Europe, pour découvrir les charmes de l’aventure juridique, version Capcom. De quoi susciter des vocations.

Phoenix Wright est un jeu limite. C’est-à-dire que c’en est à peine un, et que c’est très bien comme ça. Il appartient à un genre typiquement japonais, le digico, digital comic, qui tient autant, sinon plus, du manga, que du jeu vidéo. L’histoire et le déroulement sont absolument linéaires, chaque problème présenté n’a qu’une seule et unique solution. Que le joueur occidental, qui a peut-être essayé Snatcher de Kojima, mais n’a sans doute pas goûté à d’autres digico, s’imagine un jeu d’aventure classique à la Lucas Arts (Loom, Monkey Island, Indiana Jones…) ou à la Sierra (King’s Quest, Space Quest…). Chaque chapitre est divisé en deux phases : une enquête afin de collecter témoignages et indices, pour le procès, qui constitue, vous l’aurez deviné, la seconde phase. Ces procès sont sans doute la partie la plus originale du titre : on écoute les témoignages, et il s’agit d’utiliser les indices pour dénicher les contradictions permettant de rejeter l’accusation pour innocenter le client de Phoenix, jeune avocat de la défense lancé dans l’arène du tribunal. Bien évidemment, la vision de la justice est éminemment parodique, le procès étant limité à trois jours et à la question de la simple culpabilité. Cette simplification des débats aide à les dramatiser. On regrettera que lorsque les cas se complexifient le gameplay linéaire montre de vilaines coutures. Il est assez frustrant de se retrouver à deviner ce que le jeu attend de nous, quand un témoignage est bourré de contradictions. La rigidité impose de sortir le bon indice au bon moment, ce qui laisse un arrière goût d’artificiel.

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Objection !

L’attrait principal du titre se situe ailleurs que dans le gameplay, dans cette indéfinissable ambiance qui le caractérise. On est pris comme devant une série télé ou un manga, drogué. Les histoires racontées par le jeu (quatre cas repris de l’original, et un autre exclusif à la version DS) sont souvent tordues, tout en mobilisant des bons sentiments parfois simplets. Mais l’humour permanent, les rebondissements fantaisistes entraînent le joueur dans la bonne humeur. La galerie des personnages est savoureuse. On prend très vite le maladroit Phoenix en sympathie, et le duo qu’il constitue avec la délicieuse et candide adolescente aux pouvoirs médiumniques qui lui sert d’assistante est irrésistible. Du juge qui avoue qu’on confond sa barbe avec un bavoir, au procureur psychorigide, en passant par l’inspecteur au physique d’ours mal léché (qui va évidemment avec un cœur gros comme ça), tous les « acteurs » sont mémorables. La réalisation exemplaire est évidemment à louer ; les graphismes sont clairs et stylés, et l’animation des sprites est particulièrement remarquable. Les personnages possèdent une assez vaste palette d’attitudes, qui révèle les multiples facettes de leur personnalité tordue. Par exemple, à mesure que l’on cuisine les témoins, ils perdent leur calme tandis que leurs traits se déforment.

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Une galerie de personnages secondaires attachants

Au final, on pourrait se demander ce qu’apporte la forme digico par rapport à un manga traditionnel. Evidemment la possibilité d’utiliser des animations et des sons. Nous avons déjà chanté les louanges des premières, nous serons plus circonspects concernant les derniers : les musiques ponctuent certes les moments dramatiques, mais elles s’oublient, et on n’aurait pas refusé des voix digitalisées. Peut-être pour une version sur console de salon ? Le côté multimédia de la forme digico n’est pas son seul intérêt. En se proposant sous la forme d’un jeu, l’œuvre modifie nécessairement le rapport à l’histoire. Ce sont les actions du joueur, aussi téléguidées et restreintes soient-elles, qui imposent le rythme. On suit l’histoire tout en jouant aux devinettes. Plus encore que dans un roman policier, le joueur doit se concentrer sur les informations et les indices, afin de trouver ce qui cloche, parce que s’il ne le fait pas, personne ne fera avancer l’histoire à sa place. Rendre une histoire ludique, c’est peut-être avant tout obliger le récepteur à sortir de sa passivité. Ainsi, Phoenix Wright, avec son gameplay minimaliste, fait le contraire des RPG japonais cinématographiques, ou même des Metal Gear : Solid qui tendent à séparer histoire et gameplay. Le joueur d’Ace Attorney sait que chaque dialogue compte, puisqu’il renferme peut-être un indice déterminant. L’immersion dans l’histoire est ainsi complète. Même si les retournements de situation sont parfois trop fréquents, on sent souvent la tension dramatique du procès, et les interludes comiques n’en sont que plus libérateurs. C’est avec un vrai plaisir lorsqu’on coince un témoin, ou qu’on renvoie dans les cordes l’objection du procureur rival.

Le titre de Shu Takumi, lointainement produit par un Shinji Mikami qui semble porter chance à tout ce qu’il touche, est un excellent divertissement, hautement recommandable. Sa candeur est rafraîchissante, et sa perfection formelle laisse imaginer au digico des possibilités narratives immenses. Avec une équipe et des moyens réduits, Phoenix Wright montre qu’un peu d’astuce et de talent peuvent mener loin sans avoir recours à un déferlement de technologie.

Written by Martin Lefebvre

18 février 2009 à 23:16

Publié dans Critique

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Une Réponse

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  1. […] devant lui, attentif aux détails qui peuvent s’avérer déterminants (à cet égard, vois Phoenix Wright). De même, le jeu coud avec une grande habileté des gameplays apparemment irréconciliables : la […]


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