Devant ton écran

BioShock : tarte graphique

with one comment

bioshock_02

La sortie de BioShock a été l’occasion d’une déferlante de critiques élogieuses, un véritable tsunami d’applaudissements a accompagné le titre de 2K, qui explosa les compteurs de Metacritic : 96 % , un score colossal... Mais était-il tout à fait mérité ?

 L’occasion était belle en effet pour la presse vidéoludique de célébrer un jeu ambitieux, qui permettrait enfin d’amener le medium à une reconnaissance tant attendue. Avec BioShock, on avait enfin découvert le Citizen Kane vidéoludique. Lancé par des fans de longue date du travail de Ken Levine, BioShock profita d’une relative pénurie de jeux intéressants lors de sa sortie pour atteindre des scores de vente des plus encourageants.

 Pourtant tout ne se passa pas comme espéré. Les forums vidéoludiques furent le lieu de vives polémiques, au point que Kieron Gillen, fervent défenseur du titre, livra pour le compte d’Eurogamer un article défendant le jeu (et par la même occasion le test de son rédacteur en chef Kristan Reed, perclus d’hyperboles : « BioShock is the ultimate rarity: not only does it live up to its lofty promise, but exceeds it through simple, old fashioned talent and imagination – not to mention verve, style,class, wit, and sheer bloody-minded ambition. »)

 Un lecteur perspicace aura compris au ton sarcastique de ces quelques lignes qu’il y a comme un souci.

Non que BioShock soit un mauvais jeu : pour preuve, votre serviteur l’a fini, et a plutôt passé un bon moment. Mais nous n’irons pas jusqu’à affirmer qu’il s’agit d’un met de choix.

piecemonteerose

Gâteau et bouquet de rose : une exemple de kitsch pâtissier

 On offre à la critique un somptueux gâteau, qui pourrait rappeler le morceau de bravoure pâtissier qui accompagne la noce champêtre d’Emma Bovary :

On avait été chercher un pâtissier à Yvetot pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d’abord c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour dans des niches constellées d’étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confiture et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet.

Et les convives villageois ne manquent évidemment pas de « pousser des cris » devant ce chef d’oeuvre tarte. Car sous la brillante ekphrasis, perce l’ironie flaubertienne, le gâteau paraît d’autant plus indigeste qu’il rappelle la casquette ridicule qu’arbore Charles lors de l’incipit. Il y a quelque chose de monstrueux dans ce bric-à-brac de saveurs empilées, de quoi se retourner l’estomac.

 Le kitsch, comme le rappelle Jean Baudrillard, c’est conférer aux objets plusieurs fonctionnalités, c’est la tentation de cumuler dans le bibelot deux objets ou plus en un : le baromètre en forme de gouvernail, le couple de canards en porcelaine qui se révèle un vase, la statuette de cerf qui est aussi porte-plume. C’est peut-être là que s’explique la fascination de BioShock pour le kitsch art-déco : car le jeu de Ken Levine est éminemment kitsch.

 rapture1

Rapture, dystopie Art-Déco, et bien d’autres choses encore

Rapture est à la fois terrain de jeu et symbole de l’échec des libertariens (par le biais de références marquées à l’oeuvre Atlas Shrugged de l’anarchiste de droite Ayn Rand) , l’art-déco cache une technologie futuriste, on concilie action et réflexion, utilitarisme du FPS et ambiance, choix et dirigisme…. A vouloir tout servir, le gâteau en devient indigeste. BioShock a quelque chose de la bouillie. Une mauvaise langue parlerait sans doute de nanart total.

 Sans aller jusque là, la dystopie sous-marine de Rapture ne parvient jamais à vaincre la crédulité du joueur. Si on se laisse guider d’assez bonne volonté dans la cité de carton-pâte, on n’y croit jamais, comme le montre brillamment Tim Rogers dans sa critique. En voulant justifier le moindre détail, les développeurs invitent le joueur à considérer les failles béantes qui demeurent : et BioShock prend l’eau de toutes parts. Comment croire à la profusion de distributeurs d’armes à feu ? Satire grossière de l’idéologie libertarienne qui inspire Andrew Ryan, fondateur de la cité sous-marine, qui a le mérite d’arranger un game-design peu inspiré. Comment se sentir impliqué dans un choix moral, quand le seul choix du jeu se résume à l’alternative entre deux boutons : X ou Y ?

 kenlevine01

Ken Levine, développeur de BioShock, l’air profond

Paradoxalement, ce qui sauve BioShock, c’est cela même que le discours du jeu combat. Par le biais d’un coup de théâtre, on apprend que le personnage qu’incarne le joueur a été téléguidé dans toute la première partie du jeu, trompé par celui qu’il croyait son allié : dénonciation de la passivité du joueur, qui suit une trame linéaire et obéit aux ordres sans se poser de question. Levine vise à la déconstruction du FPS : il se contente d’en appliquer sagement les recettes, et surajoutant, cerise de plus sur le gâteau, un « message » supposé ouvrir les yeux du joueur ébahi par tant de profondeur. Mais c’est justement cette structure de FPS qui rend BioShock acceptable. Quand bien même on s’énerve de l’affectation qui parcoure le jeu, on suit plaisamment la flèche qui indique le prochain objectif. Au lieu de prouver les limites du genre, Levine s’applique à réaliser un jeu classique… On n’échappe à aucun poncif, depuis le héros amnésique jusqu’aux sempiternelles scènes de combat sans armes, en passant par la mission d’escorte…

 Le joueur peut être tenté de se laisser aller au confort du genre : ne pas se poser de questions, visiter les décors au kitsch délicieusement Art Déco du parc d’attraction Rapture. Cela paraît une bonne manière d’apprécier BioShock, qui a tout de la compétente pâtisserie industrielle.

Written by Martin Lefebvre

4 janvier 2009 à 15:47

Publié dans Critique

Tagged with , ,

Une Réponse

Subscribe to comments with RSS.

  1. […] Penumbra avec un jeu autrement ambitieux, et qui a fait beaucoup plus de bruit à sa sortie : le kitschissime Bioshock. Même point de vue, cadre comparable, même procédés narratifs. Budgets évidemment […]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :