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La maison de poupée (Stacking)

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Les camps de vacances peuplés d’enfants psioniques ? Dépassés ! Les RPGs costumés comme pour fêter Halloween ? Le marché est saturé. Et ne parlons pas des God of RTS open world métalleux, on ne les compte plus. Non, aujourd’hui, la mode est aux simulateurs de poupées gigognes muettes des années 20, avec une forte dose de revendications en faveur des mimes-enfants. Evidemment, chez Double Fine, ils suivent bêtement le mouvement, on s’y attendait, pas créatifs pour deux sous ceux-là. Le pire, c’est que pour une fois le développeur a visé juste dans ses promesses ludiques : sans être inoubliable, Stacking est peut-être le jeu le plus abouti du studio.

Stacking est un jeu modeste, à la mesure de son héros, Charlie Blackmore, minuscule poupée gigogne prolétaire, qui part à la rescousse de ses frères et sœurs enlevés par le méchant Baron, un capitaliste sans foi ni loi. David de bois contre poupée Goliath, le jeu empile malicieusement les clichés : cheminots grévistes contre industriels véreux, courageux prolétaires contre oligarques gavés au caviar… les références grinçantes au capitalisme triomphant d’avant 29 ne sont pas totalement inactuelles, quand on voit l’efficacité de la croisade visant à moraliser la finance depuis 2008. On a beau dire, ce genre de satire ne fait pas de mal dans un jeu américain, d’autant que la distanciation comique permet de rester dans le délicieusement carnavalesque.

On se demanderait presque si  les petites mains de Double Fine, dirigées pour l’occasion par Lee Petty, ne se sont pas affectueusement révoltées contre leur boss Tim Schafer, dont les rondeurs barbichues ne sont pas sans rappeler le grand méchant de l’histoire : il faudrait alors peut-être lire Stacking comme une fable sur le crunch, cette période de travail acharné, dopé aux heures supplémentaires non compensées, qu’a connu de notoriété publique (voir à ce propos le postmortem de Brütal Legend, sur Gamasutra) le studio lors du bouclage de Psychonauts.

L’atmosphère carnavalesque ne se limite pas à la toile de fond, elle est au cœur d’une jouabilité qui combine astucieusement énigmes classiques du jeu d’aventure et déambulation libre dans les quatre niveaux principaux du jeu. Pour éviter les malentendus, ne pas s’attendre à de formidables problèmes logiques ; on dépasse rarement les solutions en deux ou trois étapes, et le jeu cherche à distraire plutôt qu’à promouvoir l’esprit de déduction. En s’emboîtant dans les différentes poupées gigognes qui peuplent les niveaux, le petit héros s’approprie aussi leur capacité : battre frénétiquement des mains, chanter à tue-tête, faire tchoutchou, distribuer les tartes les journaux ou les coups de boule, charmer les rats. Le tout est d’utiliser le bon pouvoir – plus rarement d’en combiner deux – au bon endroit, que ce soit pour progresser dans l’aventure ou pour jouer des tours récompensés par une série de succès.

Stacking a le mérite de ne jamais prendre ses mécanismes au sérieux, et se résigne de bonne grâce à son statut de mignon jeu-jouet. Là où Psychonauts et Brütal Legend étouffaient sous les ambitions contradictoires du jeu-total, le petit dernier de Double Fine sait se concentrer sur ce qu’il fait le mieux. Et contrairement au charmant mais creux Costume Quest, il a suffisamment de contenu pour proposer une aventure certes brève, mais variée. La structure du jeu permet d’éviter les frustrations typiques du jeu d’aventure : chaque épreuve possède plusieurs solutions simples qui permettent au joueur d’avancer à sa guise ; ce n’est que plus tard, s’il souhaite finir le jeu à 100 %, qu’il aura à se confronter aux limites du genre et à deviner comment diable les développeurs veulent qu’il s’y prenne. Le joueur dilettante est ainsi dispensé du fastidieux travail de divination qui plombe trop souvent les point’n’click et leurs descendants.

Même si Double Fine a mis les petites poupées dans les grandes pour satisfaire son public, on trouvera toujours quelques reproches à formuler : en vrac des cinématiques muettes qui ne fonctionnent pas avec des personnages de bois, un recours un peu trop appuyé à la pétomanie chère aux comiques troupiers, une architecture des niveaux relativement inégale, et une aventure assez courte pour 15 euros… C’est vrai, Stacking fait sourire plus qu’il ne provoque les éclats de rire ou les extases ludiques. Mais c’est chez moi un sourire franc, qui se satisfait d’une esthétique originale et d’un esprit ludique : il y a un vrai plaisir à explorer cette maison de poupée un peu fofolle. Poivrer les commissaires de bord, gifler les capitaines d’industrie à monocle et recouvrir de soupe les grands malades, j’ai beau m’en défendre, ça me prend d’une joie enfantine qui soulage.

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Written by Martin Lefebvre

14 février 2011 à 21:35

Publié dans Critique

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